—Vous savez, Robert, s’il faut aller raconter cela au juge d’instruction, je n’aurai pas peur. Je ferai tout ce qu’il faudra pour qu’on retrouve...

Il l’interrompit d’un sourire.

—Bravo, petite fille! Mais je vous le répète: ne vous mettez pas martel en tête... C’est moi qui vous dirai quand il faudra parler au juge d’instruction.

Lorsque, vers la fin de ce même jour, Dalgrand revit Sabine à Villenoise, son imagination s’efforça de la revêtir d’habits d’homme. Dans sa pensée, il relevait les lourds cheveux noirs sous un feutre à bords étroits; il remplaçait, sur les épaules et autour du cou, le nuage des dentelles par les lignes nettes du veston et du col droit; puis il se répétait le signalement donné par Gilberte: «Un garçon brun, maigre, pâle, au visage efféminé, si ce n’était l’énergie des yeux...» La ressemblance de ce portrait lui donnait une absolue certitude.

Puis, tout à coup, il tressaillait. Un mot de douceur adressé par Sabine à M. de Villenoise, une attention délicatement féminine, un geste gracieux, le réveillait de sa méditation comme d’un cauchemar. «Non, décidément, c’est impossible!...»

Alors, tout ce qu’il prenait auparavant pour d’irréfutables preuves s’affaiblissait. Y avait-il rien de plus vague que des termes tels que: «brun, pâle, maigre?»... des mots qui désigneraient huit jeunes hommes sur dix. D’ailleurs, comment Gilberte eût-elle distingué des traits entrevus dans le saisissement d’un instant de frayeur? Et, d’autre part, si Robert se reportait à l’interrogatoire de Vincent par le juge d’instruction, comment s’étonner d’un peu d’émotion chez une femme durant un pareil entretien, ou même d’une défaillance physique, surtout après les extraordinaires fatigues supportées par Mme Marsan? Et c’était de ces riens que lui-même déduisait le plus abominable drame!...

Jamais si tragique problème ne s’était posé devant son esprit. Il ne se rappelait pas avoir moralement souffert à ce point, même dans les plus rudes phases de son entreprenante jeunesse. Parfois, il tâchait de n’y plus songer durant quelques minutes de suite, afin de suspendre par un répit, si court qu’il fût, l’obsession de son cerveau.

Enfin, cependant, il eut la bonne fortune de se trouver seul avec son ami. Pour cette occasion tant cherchée, Robert avait préparé un plan de conversation. Il n’eut pas de mal à faire intervenir le nom de Sabine. Ce fut même Vincent qui le prononça le premier.

—Mais, dit Robert d’un ton de plaisanterie, je ne vois pas trace en elle de ce caractère difficile dont tu me parlais. Jusqu’à présent, je n’ai recueilli des indices que sur ta propre tyrannie.

—Moi, un tyran! s’exclama de Villenoise, qui se mit à rire.