«Mon Vincent bien-aimé,

«Quand tu liras cette lettre, tu sauras déjà que je suis morte. Ne me pleure pas, car je suis coupable. Pardonne-moi seulement!

«C’est pour obtenir ce pardon que je quitte la vie. O mon Vincent! ne me le refuse pas, puisque j’aurai tout racheté. J’ai conjuré la mort que j’ai failli te donner. Maintenant je me fais justice. Par pitié, n’enveloppe jamais mon souvenir dans une pensée de malédiction.

«C’est moi qui ai tiré sur toi, Vincent. On te l’aurait dit si je ne te l’avais pas révélé la première. Je n’ai donc pas le mérite de mon aveu.

«Ton ami Robert Dalgrand avait découvert la vérité. Sans lui, j’aurais eu le bonheur suprême et monstrueux de te posséder à toujours par mon crime. Faut-il le dire?... Je n’aurais pas eu de remords!...

«Non, Vincent. La joie et l’orgueil d’être ton épouse m’auraient fait m’applaudir de mon horrible action. Ce n’était pas possible, n’est-ce pas?... Une femme ne peut pas être à la fois aussi diaboliquement coupable et aussi divinement heureuse! Il ne fallait pas que cela fût.

«Le but radieux auquel j’aurais touché t’explique ma conduite. Je n’ai pas voulu te tuer, toi sans qui je ne puis pas vivre. Je pensais te blesser à la jambe, pour te tenir enfermé près de moi pendant de longs jours, pour t’entourer de mes soins, pour m’afficher auprès de toi, et pour t’empêcher de revoir l’autre... l’autre!... celle que tu croyais aimer.

«Malgré ma sûreté de main, ma précaution de viser très bas, je t’ai porté un coup qui a failli devenir mortel. O pauvre, pauvre adoré!... Si tu savais ce que j’ai ressenti en approchant de ton lit de souffrance!...

«Si tu étais mort, je me serais tuée.

«Tu n’en doutes pas, maintenant...