Les regards de Vincent et de Gilberte s’effleurèrent en un de ces contacts imprévus, involontaires, et si poignants, que l’âme, ensuite, ne peut plus, sans hypocrisie vis-à-vis d’elle-même, conserver sa sécurité.

Ils se détournèrent aussitôt l’un de l’autre. Mais cet «aussitôt» était encore trop tard. Et tel fut l’oubli des choses extérieures où cette révélation de leurs prunelles plongea les deux jeunes gens, qu’ils crurent sortir d’un songe quand ils entendirent M. Méricourt prononcer d’un ton placide:

—Je ne suis pas du tout certain, moi, monsieur, que cette jument, telle qu’elle est mise, conviendrait à une dame, car vous me paraissez la monter avec beaucoup de jambe.

Vincent dut faire un effort pour percevoir le sens net des mots, et il ouvrait enfin la bouche pour répondre, lorsque le général reprit:

—Vous avez parfaitement raison d’ailleurs. S’il y a une chose détestable, c’est l’équitation sans jambe. Mais à notre époque et dans notre pays, où l’on ne trouve plus guère de gens ayant assez d’empire sur eux-mêmes pour en avoir sur leurs bêtes, on ne dresse plus les chevaux à comprendre la jambe. Que dis-je?... On ne les dresse même plus à la supporter. Oui, monsieur, le croiriez-vous? Un lieutenant, l’autre jour, à l’École de Guerre, a eu le toupet de me dire: «Mais, mon général, si je me servais de mes jambes, je ferais emballer ma jument. D’ailleurs, avec elle, je n’en ai pas besoin, elle a déjà trop d’impulsion sans cela.» Il croyait que les jambes servent seulement à augmenter l’impulsion!... Ah! l’animal!... Mais moi, monsieur, je donne toutes les indications à mon cheval avec les jambes!... Oui, toutes... depuis l’arrêt jusqu’au galop de charge, et jusqu’au changement de pied. Voyons, je vous le demande, comment conçoit-on que, sans jambe, on puisse équilibrer un cheval?

Ce «je vous le demande» n’était heureusement qu’une figure de rhétorique dans la bouche du général, qui, une fois empoigné par son sujet favori, ne s’arrêtait plus, même pour laisser la place aux répliques de son interlocuteur. L’autorité qu’on ne lui discutait pas en pareille matière, et l’habitude de s’adresser à des officiers hiérarchiquement inférieurs que le respect retenait de l’interrompre, déterminaient chez lui cette tendance au monologue. M. de Villenoise eut à l’en bénir, ce matin-là. Car le jeune homme se sentait aussi incapable que possible de soutenir une conversation. Tandis qu’il pouvait à loisir, sous l’attention extérieure prêtée à ce bruit de paroles, bercer le plus délicieux des rêves.

L’allée cavalière dans laquelle ils marchaient donnait exactement passage à leurs trois chevaux de front. Même quelques branches les frôlaient; et c’est pourquoi il avait pris à Mlle Méricourt la place en dehors, laissant ainsi la jeune fille entre son père et lui-même. Il se trouvait à gauche et parfois le pied de Gilberte effleurait sa botte. Ni lui ni elle ne tournaient la tête, mais tous deux tendaient leurs regards en avant, comme n’osant plus croiser leurs prunelles. Toutefois ils avaient si fortement la sensation de leur présence réciproque qu’ils ne pouvaient penser à autre chose. Et les délicates verdures d’avril, dans lesquelles leurs yeux s’enfonçaient, ne leur devenaient visibles que parce qu’elles prenaient aussitôt des significations correspondant à leurs sentiments intimes, à l’espèce de gêne oppressante et douce qui leur étreignait le cœur. Ils ne devaient plus revoir cette nuance de feuilles jeunes, cette perspective d’allée sous bois mollement sablée d’un épais sable roux et colorée de cette couleur de soleil, sans se rappeler cette promenade.

Cependant ils débouchèrent dans l’avenue des Acacias. Les feuillages, brusquement, s’espacèrent, dévoilant une large nappe de ciel bleu. La lumière s’étala, violente, entre les hautes cimes plus tardivement verdoyantes que les taillis. Des voitures filaient sur la chaussée; des cavaliers galopaient; deux officiers saluèrent. La jolie sauvagerie et l’intimité du décor disparurent. En même temps disparut aussi l’espèce de charme qui scellait les lèvres et détournait les yeux de Gilberte et de Vincent. Ils se sentirent plus éloignés l’un de l’autre. Alors ils se regardèrent, ils se parlèrent. Mais avec un regret de leur étrange et délicieuse angoisse...

—C’est comme leur façon de comprendre la théorie de la main fixe, continuait le général. C’est très bien, la main fixe... Mais encore faut-il s’entendre!... Ça ne veut pas dire la main de bois, car alors, plantez-moi un crochet dans l’arçon de la selle et attachez-y les rênes, ça sera la même chose. La main parle à la bouche du cheval. Et comment une main de bois pourrait-elle parler?...

—Mademoiselle, demanda Vincent à Gilberte, faites-vous aussi des contre-changements de main de deux pistes au galop?