—Tu le sais bien.
—Dis-le-moi alors.
—Je t’aime beaucoup.
—Oh! ne dis pas «beaucoup».
—Préfères-tu donc que je dise «un peu»?
—Méchant!... Dis-moi: «Ma Sabine, je t’aime».
Il répéta: «Ma Sabine, je t’aime». Mais avec un effort presque visible. Et, tout de suite, il lui en voulut un peu de l’avoir contraint à prononcer un mot dont, en son cœur, quelque chose d’obscur démentait la signification absolue. Elle-même ne s’y trompa pas. Dès cette seconde, elle sentit s’éveiller à nouveau la rageuse douleur dont la torturait son attachement désespéré pour cet homme. Elle s’était promis tant de bonheur à le revoir pourtant!... Et voici qu’à table, en face de lui, à le constater si calme, si tranquillement gai, à l’entendre parler de Cannes, et du portrait qu’elle avait réussi, et des petits potins du monde artistique, elle s’irritait sans savoir pourquoi, elle se tendait intérieurement. La tentation lui venait de dire quelque chose de violent et de cruel. Un désir de plus en plus aigu la poussait à faire souffrir Vincent, parce qu’elle souffrait de lui. Et ce n’était pas la tendresse qui l’arrêtait, la forçait à sourire d’un air doux: c’était la peur de le glacer, de l’éloigner davantage, et le sentiment de sa propre impuissance.
Oh! qu’elle aurait donc été soulagée de son bizarre tourment, si elle avait pu, en même temps, crier à M. de Villenoise: «Je vous déteste!...» et l’attacher à sa vie par des liens indestructibles. Car des mouvements de haine la soulevaient, à sentir que jamais il ne serait possédé d’elle comme elle était possédée de lui.
Cependant le déjeuner s’avançait. Sur la table, au service coquet, semée de petits bouquets de fleurs, Estelle avait successivement posé les plats préférés de Vincent. Une vraie dînette d’amoureux, que Sabine avait combinée avec toute sa science raffinée de mondaine et de voluptueuse, et dont elle s’était réjouie à l’avance comme d’un recommencement de bonheur.
—Je ne sais pas comment vous faites, ma chère amie, dit Vincent avec gaieté. Je ne mange bien que chez vous. J’ai envie d’envoyer mon chef en apprentissage auprès de votre cuisinière.