Pour la millième fois, Sabine peignit les amertumes de sa situation. Elle souffrait atrocement de se voir déclassée, mais n’admettait point qu’elle le fût, déclarant s’estimer au-dessus de ses anciennes relations mondaines qui détournaient la tête pour ne pas la saluer. Oui... à Cannes, par exemple, où elle en avait rencontré plusieurs. A cause de cela, le séjour de cette ville lui était devenu un supplice. Cependant la plupart de ces femmes ne se gênaient pas pour tromper leurs maris, et, le jour où il leur arriverait aussi quelque catastrophe, elles ne seraient pas capables, comme elle-même, de demander à l’art la dignité de leur existence et la réhabilitation. Quant à elle, son talent lui rendrait ce qu’elle avait perdu... Des titres plus beaux que sa couronne de comtesse, et des titres qu’au moins elle ne devrait qu’à elle seule... Puis, qui sait?... la fortune peut-être...

Sabine s’exaltait, enragée d’orgueil, aiguillonnée par un besoin de revanche contre le sort, contre la société, contre son amant lui-même, qui lui offrait de l’argent et lui refusait son nom.

Comme Vincent se taisait, ne paraissait pas croire à ses succès de peintre,—car les portraits de Mme Marsan l’eussent à peine fait vivre si elle n’eût possédé quelques rentes, produit de ses diamants admirables, jadis conservés grâce à la générosité du comte de Rovencourt, puis échangés contre des valeurs;—comme Vincent se taisait, Sabine lui lança même cette phrase, avec un cinglement d’ironie:

—D’ailleurs, qu’importe?... J’aime mieux dix louis gagnés par mon pinceau que dix millions rapportés par l’Apéritif Bertet.

A ce moment, Vincent regarda sa montre.

—Quoi!... s’écria-t-elle. Le jour de mon retour!... Ne m’avez-vous pas réservé toute votre après-midi?

—Pour ce que nous en faisons... dit le jeune homme.

—Voilà, reprit Sabine, comme vous traitez une femme qui a tant souffert pour vous!... Ne devriez-vous pas être touché de ce que je ne veuille rien recevoir de vous que votre amour? Si je le possédais, je serais la femme la plus heureuse du monde, et je ne regretterais rien. Mais, ajouta-t-elle d’une voix amère, je vous demande la seule chose que vous ne puissiez pas me donner.

—Ah! s’écria-t-il, perdant la maîtrise de lui-même, je vous donne plus que vous ne le saurez jamais!... Et la misérable fortune que je mettais à vos pieds tout à l’heure n’est rien auprès de ce que je vous sacrifie...