Puis, changeant de ton:
—Ah! ricana-t-elle, une jeune fille!... Il tenait à la vertu, votre ami Robert... C’est pour cela qu’il a épousé une des petites Méricourt...
M. de Villenoise tressaillit. D’où Sabine connaissait-elle ce nom? Et que voulait-elle dire? Devant son regard inquiet, elle reprit avec une gaieté volontairement insolente:
—Oui, des gamines qui n’ont plus de mère, et que leur vieux général de père laisse vivre à l’américaine. Un peu culotte de peau, le papa... Et quant aux fillettes, ça court les chemins à pied ou à cheval, et ça ne doit pas ignorer grand’-chose...
—Ma chère, dit sèchement M. de Villenoise, nommez-moi donc la femme dont vous pourriez parler sans essayer de la salir.
—Moi!... se récria-t-elle. Personne n’a plus d’indulgence que moi pour les femmes... Ce que je déteste, c’est l’hypocrisie sociale.
Elle se lança dans une tirade. Comment! C’était elle qu’on accusait d’être injuste envers les femmes!... Mais pas du tout!... Elles avaient bien raison, les femmes, de ne pas s’astreindre aux fausses vertus que le despotisme masculin leur impose! Qu’est-ce que ça pouvait lui faire, à elle, Sabine, que les femmes fussent honnêtes, au sens que les hommes prêtent à ce mot? Elle préférait, chez une femme, l’intelligence, la bonté, le talent, l’énergie, la délicatesse du cœur, à la chasteté... Seulement elle riait de la bêtise des hommes, pour qui la seule grande affaire est de n’être pas trompés. Et leur vanité aussi lui était un spectacle vraiment drôle... Ainsi ce grand benêt de Dalgrand, qui prêchait en faveur des rosières, se figurait que sa femme n’avait jamais regardé un homme avant lui. Mais depuis l’âge de dix ans, elle cherchait un mari, cette petite fille délurée d’officier sans fortune! Et, maintenant qu’elle l’avait trouvé, sa principale occupation allait être de chercher un amant.
—Et ce sera bien fait! conclut Sabine. Ça lui apprendra, à votre vertueux ami... Ah! il trouve qu’il y a des femmes qu’on n’épouse pas! Eh bien, la sienne lui prouvera que celles qu’on épouse sont aussi celles qui vous font... arriver de certains accidents.
Ce n’était pas la première fois que les amertumes secrètes amassées au cœur de Sabine s’échappaient en de tels excès de paroles. Mais rarement elle allait jusqu’à de si précises personnalités. Ce qui l’avait entraînée ce jour-là, c’est qu’elle venait d’apprendre, tout à fait par hasard, que M. de Villenoise avait été garçon d’honneur, à la noce de Robert Dalgrand, avec une des demoiselles Méricourt. Elle s’étonna, puis s’irrita du mystère qu’il lui en avait fait. Mais elle se garda bien de lui dire qu’un vieux numéro de journal, enveloppant des romans qu’on lui rendait, lui avait fourni, dans un écho de quelques lignes, les principaux détails de la cérémonie. Elle préféra garder pour elle ce mince renseignement, afin de le débiter ensuite sous forme d’allusions qui la feraient paraître beaucoup mieux informée qu’elle ne l’était en réalité. Puis, dès les premières paroles, et comme cela ne lui arrivait que trop souvent, son caractère susceptible et emporté lui avait fait perdre toute mesure.
Elle se fit grand tort dans l’esprit de M. de Villenoise, et elle le sentit à la façon presque brutale dont il lui enjoignit de ne jamais reparler de M. ni de Mme Dalgrand, pas plus que de Mlle Méricourt. Il se départit de sa courtoisie habituelle, prit un ton de commandement et de menace. Pendant une seconde l’orgueilleuse Sabine eut la tentation de le braver. Mais elle le vit faire un mouvement comme pour partir... Elle trembla qu’il ne revînt pas. Alors elle voulut tourner la chose en plaisanterie. Et elle eut la mortification de le voir conserver un air de tristesse et de dédain.