Il ne la jugeait point avec trop de sévérité cependant. Au contraire, une plus grande indulgence lui venait tandis qu’au cours de semblables scènes il sentait son cœur s’éloigner d’elle. «Quel poison,» pensait-il, «est une seule faute passée dans la vie et dans l’âme d’une femme!... Et ce poison agit d’autant plus sûrement que cette femme est plus affinée, plus fière!... Celle-ci ne manque pourtant ni de tact, ni de jugement, ni de cœur... Mais elle a fait fausse route, elle a gâché sa vie... Maintenant elle ne voit plus rien que par l’intermédiaire de son orgueil malade. Et il n’y a pas de remède. Son mariage avec moi, qu’elle souhaite avec une si pénible ardeur, ne la guérirait pas. Elle croirait découvrir chez les autres de l’ironie, chez moi du regret... Elle m’en voudrait toujours d’être plus jeune qu’elle... Sa jalousie ne serait plus contenue par la crainte de me rebuter et de me perdre... Ce serait des scènes continuelles... Un enfer... où périrait certainement l’affection que je lui garde encore.»

«L’affection...» M. de Villenoise ne disait plus en lui-même «l’amour». Et, par suite des maladresses qu’accumulait Sabine, cette tendresse défaillante s’approchait toujours plus de la résignation.

A la rancune qu’il lui gardait d’avoir dénigré les deux personnes qu’il admirait le plus, Robert et Gilberte, elle ajoutait d’autres griefs. Ainsi elle eut une fantaisie qui déplut fort à Vincent, celle d’adopter un costume d’homme pour peindre dans son atelier.

Une après-midi, comme il arrivait plus tôt que de coutume, il aperçut une silhouette masculine, dans une vareuse et un pantalon de flanelle blanche, debout devant un chevalet. Il eut un sursaut d’étonnement. Mais la silhouette se retourna: c’était Sabine. La tête brune de la jeune femme émergeait d’un col droit, et sur son buste fin s’étalait un plastron empesé, où flottait une longue cravate. Elle se mit à rire en voyant que M. de Villenoise demeurait sur le seuil, comme pétrifié.

—Je vous fais peur? demanda-t-elle.

—Non, dit-il. Mais je voudrais savoir si Estelle aurait aussi bien introduit dans votre atelier un autre visiteur que moi.

—Et pourquoi pas?

Elle rougissait, vexée. Car elle s’attendait à un compliment, et elle ne voyait pas, dans les yeux de Vincent, l’éclair d’admiration qui aurait corrigé le mécontentement de son attitude. Pourtant elle avait constaté que ce travestissement lui allait à ravir; on y distinguait l’élégance de son corps souple, et surtout il la rajeunissait. Depuis le matin elle se réjouissait de l’effet qu’elle allait produire. Et peu lui eût importé le reproche d’inconvenance, si le regard de son amant lui eût avoué qu’elle plaisait. Mais ce regard n’était que dur et gênant.

Elle prit un air détaché.