Vincent aurait dû rire, marcher vers elle et la faire taire avec un baiser. Car elle était vraiment d’une séduction irrésistible et comique, avec son costume hardi et son attitude batailleuse, la jambe droite avancée dans le pantalon de flanelle, les bras crispés contre sa chemise de garçon, et la colère de son joli visage rendue puérile par l’air d’enfant que lui prêtait son attirail masculin. Mais un glacier même serait plus facile à dégeler qu’un amant qui sent venir une scène. Aussi Vincent, qui s’exaspérait sous son masque froid, répondit avec un haussement d’épaules:

—Jaloux?... Je voudrais bien savoir lequel de nous deux est jaloux de l’autre.

Sur quoi Sabine répliqua:

—Tant mieux pour vous si vous ne l’êtes pas! Car je mettrai constamment ce costume dans mon atelier. Vous n’êtes pas mon mari pour vous permettre d’y trouver à redire.

Si M. de Villenoise murmura: «Heureusement pour moi!...» ou quelque chose de ce genre, la jeune femme ne l’entendit pas ou feignit de ne pas l’entendre. Car, ainsi qu’il lui arrivait toujours, elle commençait à souffrir de sa propre violence, et de la punition dont elle se frappait en voulant blesser son ami. Des larmes rageuses montaient dans ses yeux en songeant qu’elle se condamnait à lui déplaire. Cependant son orgueil restait si fort qu’elle s’obstina, plusieurs jours de suite, à rester vêtue en homme jusqu’à l’heure où elle attendait Vincent. Même, pour mieux lui faire sentir qu’elle était libre, et que, tant qu’il ne l’épousait pas, il ne pouvait se prévaloir d’aucun droit sur elle, Sabine accentua les façons masculines dont s’offusquait tant M. de Villenoise. Elle installa un tir au fond de son petit jardin et s’exerça au pistolet. Vincent trouva des boîtes de cartouches et des cartons mouchetés de balles traînant sur les guéridons, dans l’atelier. Elle ne se contenta plus d’une cigarette d’Orient prise dans l’étui du jeune homme lorsqu’ils buvaient le café ensemble; elle en eut constamment aux lèvres; et des bouts d’ambre, des allumettes-bougies, jusqu’à des paquets de caporal, se mêlèrent à ses étuis de couleurs. Elle parla même de se faire couper les cheveux; mais, comme elle les avait très longs et fort beaux, elle se garda de donner suite à cette velléité.

La crainte exprimée par Vincent qu’elle ne fût aperçue par d’autres hommes dans son costume de garçon suggéra en outre à Sabine l’idée de le rendre jaloux. Son obstiné désir du mariage lui inspirait ces tactiques. Si Vincent voulait l’avoir toute à lui, la soustraire aux obsessions et aux tentations, eh bien, il n’avait qu’à l’épouser! A plusieurs reprises, en arrivant chez elle, M. de Villenoise rencontra dans l’atelier des messieurs qui, le lorgnon à l’œil, examinaient les études et les ébauches de l’artiste, ou qui, renversés dans des fauteuils et les jambes croisées, causaient avec un évident sans-gêne. Les premières fois, il constata que Mme Marsan, pour les recevoir, avait passé une robe d’intérieur. Mais, comme il ne fit aucune remarque, lorsqu’elle lui expliqua: «Ce sont des journalistes qui viennent examiner mes envois pour le Salon,» Sabine, outrée de son affectation de confiance ou d’indifférence, poussa les choses plus loin. Et un beau soir, vers six heures, comme précisément il venait chercher son amie pour dîner à la campagne, il la trouva, dans la vareuse et le pantalon de flanelle blanche, qui causait avec un personnage aux cheveux grisonnants, à l’air hautain, et de fort élégante tournure.

Sabine les présenta:

—M. Vincent de Villenoise... Le comte de Bréville.

Ce dernier prit congé, en disant:

—Ainsi, c’est entendu. Je vous amènerai cette dame. Et vous déciderez vous-même pour le costume... La toilette de ville ou le décolleté... Ce que vous jugerez le plus seyant à sa physionomie.