Sabine marchait vers le mannequin revêtu d’une robe japonaise, dans un angle de l’atelier. Tout en marchant, elle ôtait son veston, le jetait avec dédain. Bientôt elle revint sur ses pas, la silhouette changée, son corps souple ondulant dans une houppelande nippone, où de fantastiques oiseaux, sur un fond de soie violette, éployaient des ailes d’or.

—Là! dit-elle. M’aimes-tu mieux ainsi? Je ne le remettrai plus jamais, ce costume d’homme qui t’a fait fâcher contre moi.

Un sourire triste et fin souligna cette promesse, à laquelle Sabine avait mis une intonation d’espiègle repentir. Avec les vêtements, la femme aussi venait de se transformer. Déjà cette créature d’imagination s’abandonnait toute à une sensation nouvelle. Les yeux tragiques ruisselaient encore de larmes, et pourtant leur regard s’aiguisait de coquetterie; au coin de la bouche, la gaieté, la tendresse, frémissaient, allaient s’épanouir. Sabine, en drapant autour d’elle la robe orientale, venait de s’apercevoir dans un paravent de glaces. Elle se trouva—comme elle était en effet—d’une beauté étrange; et la certitude d’un immédiat triomphe sensuel effaça l’impression de sa récente défaite morale. Une réaction se fit en elle. Par quelle cruelle folie s’était-elle tout à l’heure tant fait souffrir?... Après tout Vincent n’était-il pas là, comme il y était hier, comme il y serait demain... toujours?... Et, s’il lui en voulait un peu, il ne lui en voudrait plus du tout dans une minute, quand elle se serait approchée de lui, quand elle l’aurait frôlé de cette soie souple aux rudes oiseaux en fils d’or...

La volonté de cette victoire sécha sous les paupières de Sabine les dernières brumes de son passionné chagrin. Avec un éclat de rire provocant et bizarre, elle vint s’abattre sur le tapis, aux pieds de Vincent.

—Tiens... dit-elle. Je suis ton esclave, ta chose. Je n’essaierai plus de lutter contre toi. Cela me fait trop de mal.

Elle le regardait de bas en haut. Ses prunelles sombres se noyaient sous l’épais velours de ses cils. Ses cheveux glissaient, dénoués, comme des serpents noirs, sur l’éclatante soie violette. Et l’étroite robe japonaise se tendait suivant les inflexions de son corps prosterné. Cette posture si humble s’embellissait de tout l’orgueil qu’elle abaissait là, devant lui. Mais était-ce bien la même femme que tout à l’heure?... Si follement variable de visage et de pensée, on la sentait toujours palpitante de sentiments trop excessifs. Une vapeur de volupté montait de cette ardeur inapaisable de la chair et du cœur. Certes, on eût pu l’aimer jusqu’à la même démence qui l’emportait elle-même. Toutefois, pour cela, il eût été nécessaire qu’elle manquât de franchise. Elle se laissait trop voir. Son âme sans mystère semblait une mer tourmentée dont le flot resterait transparent et clair. Sur sa frénésie intérieure, elle aurait dû mettre le masque impassible de la Chimère antique. Pour être tout à fait femme et perpétuellement victorieuse, ce qui lui faisait défaut, c’était l’artifice.

A cause de cette lacune, M. de Villenoise, quoique souvent reconquis,—ainsi ce soir par le manège délicieux de cette amoureuse Japonaise,—ne laissait pas de se détacher de plus en plus. Ces scènes et leurs alternatives de fureurs et de caresses exténuaient son sentiment. Et, quoiqu’il eût prudemment effacé, sous l’éloignement et l’oubli, l’impression causée par Gilberte Méricourt, cependant l’image de cette jeune fille, qui continuait à rayonner vaguement dans les régions inconscientes de son cœur, lui rendait plus pesante encore une liaison si différente de son rêve.

Le matin, lorsque, enfermé dans sa bibliothèque, il travaillait à sa traduction de Manilius, un songe à présent le hantait. Il se figurait la douceur auprès de lui d’une présence féminine si calme qu’elle n’eût point troublé l’atmosphère de rêverie et de silence. C’était l’idée du mariage—cette idée jadis hostile—qui maintenant lui apparaissait avec toutes les séductions de l’irréalisable. Dans son vaste hôtel, il voyait glisser, pour disparaître derrière chaque porte, une silhouette légère, qu’il s’interdisait de préciser. Cette compagne de rêve, il l’imaginait douce, invraisemblablement douce, avec des gestes lents et de suaves lèvres presque toujours closes. Il ne souhaitait pas d’entendre le son de sa voix, mais ce qu’évoquait son oreille, c’était l’insensible bruissement des fines étoffes—surahs ou batistes—dont elle aurait été vêtue. Parfois il pensait à ses yeux, qui se seraient posés sur lui tandis qu’il écrivait... Mais ce qui surgissait alors, c’étaient des yeux bruns, trop connus, et si vivants, au regard si chaudement expressif, que Vincent tressaillait, puis s’enfonçait avec plus d’application dans les obscurités de ses textes latins.

N’importe... Les heures studieuses du matin devenaient pour lui d’une suggestion pleine de péril. Dans la journée, parmi les allées et venues de la vie extérieure, il combattait mieux son malaise. Mais, dans la solitude de sa bibliothèque, il n’osait plus lever les yeux de sa page blanche, ni les promener sur les sièges vides et sur les bibelots immobiles.