Un jour, comme il sentait s’accentuer jusqu’à la noire tristesse la mélancolie de sa vie manquée, il reçut une lettre de Robert Dalgrand.

Elle était timbrée de Belgique. M. de Villenoise, après un peu d’étonnement, se rappela que le voyage de noce des jeunes époux devait se conformer à l’itinéraire suivant: la Suisse, puis les bords du Rhin, et, en détail, les Pays-Bas. Mais voilà deux mois qu’ils étaient partis. On était maintenant en juin. Comment Robert pouvait-il abandonner si longtemps son usine, les ateliers de construction qu’il avait récemment établis à Billancourt?

Sa lettre donnait de ce retard une explication à laquelle Vincent ne s’attendait guère. Robert y parlait plus encore de travaux et d’inventions que d’amour. Les délices de la lune de miel n’avaient point ralenti l’étonnante activité de son cerveau. S’il restait en Belgique, c’est qu’il y organisait une entreprise tout à fait nouvelle, qui devait révolutionner l’industrie. Mais, maintenant, il avait obtenu l’autorisation nécessaire du gouvernement royal. Son idée ne semblait pas à d’autres absolument chimérique. Il n’avait donc plus qu’à la mettre à exécution. Ce n’était pas ce qui pouvait l’embarrasser. D’ailleurs il ne précisait pas son projet. «Je veux,» disait-il à Vincent, «t’en ménager la surprise. Je vais rentrer à Paris dans quelques jours, et je te dirai, en deux mots, de quoi il s’agit. Mais c’est ici, en Belgique, que tu viendras juger mon œuvre. Elle doit être terminée cet automne. Je ne puis encore te fixer la date exacte... Une date qui comptera, je t’en réponds, dans l’histoire de l’industrie humaine.»

Un peu plus loin, après avoir parlé de sa jeune femme avec le même enthousiasme que de sa mystérieuse découverte,—si bien que M. de Villenoise ne se reconnaissait plus entre les phrases qui concernaient l’une ou l’autre,—Robert ajoutait:

«Je t’ai dit un jour, n’est-ce pas? que je dégotterai la Tour Eiffel. Eh bien, mon cher, je ne croyais pas alors y arriver de si radicale façon. Quand j’aurai sorti ce que j’ai dans mon sac, toute cette ferraille paraîtra tellement encombrante et ridicule qu’il ne restera plus qu’à la déboulonner.»

De la part d’un homme dont les actes avaient toujours été supérieurs à ses paroles, une telle assurance promettait des choses extraordinaires.

M. de Villenoise, dont les prévisions quant aux conséquences du mariage pour Robert se trouvaient si promptement contredites par la réalité, resta confondu devant l’ampleur et la force tranquille d’une pareille nature. Quoi! l’amour, cette passion tellement exclusive, au lieu d’absorber Dalgrand, semblait presque doubler sa puissance de travail. Ce garçon-là préparait ce qui serait peut-être une des grandes inventions du siècle parmi le dépaysement délicieux d’un voyage de noce! Vincent fit sur lui-même un retour qui, bien que dépourvu de jalousie, ne laissa pas de l’humilier. Car, depuis deux mois, les simples inquiétudes de cœur dont il souffrait suffisaient à troubler ses travaux d’érudit. Chaque jour, son esprit, sollicité par son rêve, s’insurgeait davantage contre l’application à une tâche pourtant modeste et toute tracée. Évidemment (le jeune homme devait bien en convenir avec lui-même) le beau calme de sa vie s’était envolé... peut-être à jamais. Et maintenant même, en achevant cette lettre de Robert, comment se fit-il qu’il tressaillit à une phrase plus insignifiante pourtant que toutes les autres? Son ami mettait en post-scriptum:

«Qu’as-tu donc fait à ma petite belle-sœur Gilberte? Gare à toi si tu as flirté avec elle, don Juan! Il y avait, dans une lettre à sa sœur, certain récit d’une promenade à cheval... Puis, maintenant, ce sont des sous-entendus mélancoliques... On ne te voit plus... Elle ne dit pas grand’-chose, mais, tu sais, les petites filles... ça n’est pas difficile de lire entre leurs lignes.»

Cette taquinerie sans importance prit, aux yeux de Vincent, des proportions considérables. Il y pensa beaucoup, comme à la plus sérieuse chose du monde. Même il se mit à se suggérer des remords, pour se persuader qu’en effet il avait produit sur Gilberte une trop vive impression. Il se rappela le brin de réséda qu’elle avait emporté du bal, son trouble en le rencontrant au Bois, le regard qu’elle avait échangé avec lui tandis qu’ils étaient à cheval. Et tout son passé de joli garçon, les avances des femmes, l’habitude de plaire, l’aidèrent à supposer que Gilberte était préoccupée de lui comme il était préoccupé d’elle. Rien ne pouvait moins le guérir des prodromes d’une passion qu’une aussi troublante hypothèse.