A l’improviste, sans l’avoir voulu, il revit Mlle Méricourt.
C’était un soir, au théâtre. Et ce qui lui rendit plus émouvante la présence de la jeune fille, c’est qu’il se trouvait en compagnie de Sabine.
Mme Marsan, qui évitait de se montrer avec M. de Villenoise dans les réunions mondaines, lui avait demandé cependant de prendre une baignoire au Théâtre-Français et de l’y conduire, pour la représentation d’adieu d’un sociétaire. Les principaux artistes de Paris, dans les genres les plus divers, devaient jouer des fragments de leurs meilleures créations. C’était, pour elle qui sortait si peu, une occasion d’entendre à la fois plusieurs célébrités dont elle ne connaissait encore que les noms.
Vincent se tenait donc assis à côté d’elle, dans l’ombre de leur étroite loge, presque entièrement isolé de la salle, lorsque, levant les yeux vers le très petit nombre de spectatrices qu’il pouvait apercevoir, tout à coup, avec une soudaineté d’apparition, il vit surgir la gracieuse silhouette de Gilberte Méricourt.
Immobile, les yeux vers la scène, elle se renversait légèrement contre le dossier de son fauteuil. Sans doute, elle se trouvait là depuis un moment; mais lui la reconnut si brusquement et dans le sursaut d’un tel choc, qu’il n’eût pas éprouvé de sensation plus violente si cette apparition s’était produite par un enchantement.
Ce qu’il ressentit tout d’abord ne fut pas de la joie, mais de la gêne et presque de la frayeur. Il eut un mouvement comme pour se lever et s’enfuir. Sabine crut qu’il manquait d’espace et recula sa chaise. Mais c’était elle, la pauvre femme, qui, sans le savoir, entravait si péniblement son ami. Qu’elle fût là, près de lui, seule avec lui, tandis que la chère innocente figure planait là-haut, hors de portée, interdite même à ses regards dont Mme Marsan pourrait observer la direction, révélait à Vincent un état d’âme qu’il ne s’était point avoué, et lui montrait, avec un symbolisme clair et cruel, ce que désormais sa vie deviendrait entre ces deux femmes. Mais il eut à peine le temps de pressentir l’avenir comme dans un éclair. Son immédiat souci l’absorba trop. Il trembla que Gilberte ne le reconnût dans la pénombre de cette baignoire, en tête-à-tête avec une femme. Que penserait-elle?... Quelles suppositions, quels jugements lui suggérerait son ingénuité de vierge, qui, après tout, ne pouvait être l’absolue ignorance? Vincent avait beau se dire: «Qu’importe? Puisque je ne serai jamais rien pour elle, puisque je ne puis prétendre à sa main.» Malgré ce raisonnement, il sentait comme un confus espoir qui, tout au fond de son cœur, demandait à vivre, et qu’un coup d’œil trop clairvoyant de la jeune fille anéantirait pour toujours.
Il s’enfonça davantage dans l’ombre de la baignoire. Pas assez, toutefois, pour perdre la vision de Gilberte. Et il s’avançait, puis se reculait, partagé entre son désir de la contempler et sa crainte d’être aperçu par elle. En même temps, l’autre crainte, celle que Sabine ne le devinât, rendait ses mouvements furtifs et gauches.
—Qu’avez-vous, mon ami? demanda Mme Marsan.