—Peut-être,—reprit Sabine avec lenteur et sans quitter des yeux la figure de son ami,—peut-être a-t-elle moins bien chanté, ce soir, cette complainte de La Cruche cassée, qui vous avait produit une telle impression chez la marquise.
—Cela se peut... Oui, en effet, j’ai remarqué une différence, prononça Vincent, qui sentit une intention dans l’interrogatoire auquel on le soumettait, et qui voulut prouver à quel point il était resté attentif.
Un frisson parcourut la chair de Sabine. La divette, ce soir, n’avait pas chanté la complainte de La Cruche cassée!... Vincent n’avait rien entendu! Il se laissait absorber tout entier par une préoccupation, et, cette préoccupation, il la dissimulait! Qu’était-ce?... A quoi pensait le jeune homme? A quoi pouvait-il penser, si ce n’est à une femme?
Toutes les griffes des jalousies, des colères, des inquiétudes habituelles à Sabine, lui entrèrent d’un seul coup dans le cœur. Car, pour sa sensibilité exaspérée, il n’en fallait pas plus que cette misérable circonstance. Elle eut, sous le calme qu’elle s’efforçait de garder, comme un cri intérieur de rage souffrante. Eh quoi!... Justement ce soir!... Au moment où, par hasard, elle s’amusait sans arrière-pensée, où elle jouissait franchement d’un plaisir partagé avec celui sans qui, pour elle, aucun plaisir n’existait! Elle s’en était réjouie tout le jour. Et, dans l’apaisement qui la faisait fredonner cette après-midi devant son chevalet, elle avait cru goûter le fruit de ses soumissions récentes. Car voici bien près d’une semaine qu’elle n’avait rien fait qui pût lui déplaire et que, tout en souffrant de la singulière souffrance que lui causaient tous les gestes et tous les mots du jeune homme qui ne se rapportaient point à leur amour, elle l’avait laissé agir et parler sans essayer de le contraindre.
Elle avait pu s’applaudir de ses efforts. Un peu de repos berçait son âme troublée. Tout à l’heure, dans la voiture qui les amenait au théâtre, en se serrant contre Vincent, elle croyait le sentir plus à elle que jamais. Elle éprouvait des réveils de gaieté, de jeunesse. Puis cette atmosphère de théâtre, rarement respirée désormais, ajoutait une griserie légère à sa joie profonde. Et, dès les premières scènes du spectacle, elle avait ri comme une enfant.
Maintenant, c’était fini. Une piqûre d’aiguille suffisait à crever la bulle éblouissante de sa félicité. L’exaltation de bonheur, sans cause bien précise, qui soulevait son âme, venait de s’affaisser tout à coup, et peut-être avec moins de raison encore que pour s’envoler jusqu’aux nuages. Mais tel était le pauvre cœur excessif de Sabine: des hauteurs de la joie, il tombait brusquement aux affres du désespoir.
La jeune femme refréna pourtant l’impulsion qui la poussait à convaincre Vincent de distraction et de fourberie, et à réclamer de lui une explication immédiate. Généralement, elle cédait à cette fougue intérieure, qui la sortait d’un état presque intolérable, et détendait par du bruit et de l’action la fixité de sa pensée sur une image trop pénible. Mais les dernières discussions avaient si mal tourné pour elle—aboutissant à d’humiliantes concessions de sa part et au refroidissement visible de Vincent—qu’elle rassembla toutes ses forces pour tâcher de recourir à des expédients moins dangereux. Elle se laissa donc dévorer silencieusement par son angoisse et elle se contenta d’observer M. de Villenoise.
En face de cette baignoire où se passait ce double drame dans ces deux cœurs humains, sous ces deux physionomies muettes, la représentation continuait. On jouait maintenant une scène d’Hernani. L’acteur qui faisait ce soir-là ses adieux commençait le long monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne. Après les calembredaines chat-noiresques de la divette à la mode, on entendait une voix caverneuse s’écrier:
Charlemagne, pardon! ces voûtes solitaires
Ne devraient répéter que paroles austères.
Sabine s’éventait avec un grand éventail en plumes noires. Vincent ne bougeait plus, ayant trouvé une position qui lui permettait de lever son regard vers Gilberte sans détourner son visage de la scène. Cependant, il n’osait profiter de cette facilité, car il sentait, dans l’ombre, les prunelles ardentes de Sabine qui, fréquemment, effleuraient son front et ses paupières. A la fin, n’y tenant plus, il posa la main devant ses yeux. Et Sabine vit très bien qu’il regardait quelque chose par l’imperceptible écartement des doigts. Mais l’obstacle, sans arrêter les regards du jeune homme, en dissimulait la direction.