Toutefois—comme la femme la moins maîtresse d’elle-même garde encore une supériorité de finesse sur le plus circonspect des hommes—la représentation ne s’acheva pas sans que Sabine eût découvert le sujet des préoccupations de Vincent. Pour y parvenir, elle affecta de s’intéresser tellement à ce qui se passait sur la scène que le jeune homme prit le change. Il s’oublia quelques secondes de trop dans une contemplation passionnée et soucieuse. L’expression de ses yeux trahissait quelque chose de plus grave même que de l’admiration. Sabine en fut consternée. Son cœur se crispa. Ce fut avec une sensation de chute et d’effondrement qu’elle éleva ses regards vers le balcon.
Au premier rang, elle vit une jeune fille, assise à côté d’un vieux monsieur de tournure militaire. Chose étrange, ce fut celui-ci qu’elle examina le plus consciemment tout de suite. Et les moustaches blanches, la rosette à la boutonnière, l’air un peu rigide et figé, amenèrent immédiatement dans la pensée de Sabine les trois syllabes du mot: «général». Puis, comme par le jeu d’un mécanisme, ces trois syllabes, à leur tour, évoquèrent le nom dont elle les avait le plus souvent accompagnées au cours de certaines inquiétudes récentes, et, mentalement, elle prononça: «Méricourt». Avant d’avoir bien regardé Gilberte, elle avait établi son identité, et elle pressentait une rivale. La vie est pleine de ces presciences et de ces fatalités.
Quelle femme pourra blâmer le sentiment de douloureuse haine avec lequel Sabine considéra Gilberte?... Dès le premier coup d’œil, elle eut, cette artiste, la notion du charme indescriptible émanant de ce jeune visage. Elle put constater chez Mlle Méricourt un attrait plus captivant que la beauté. C’était cette merveilleuse fraîcheur du teint et cette adorable douceur flottant sur toute la personne, qui avaient séduit M. de Villenoise avant même qu’il les analysât. Dans la façon dont cette jeune fille écoutait, dont elle maniait son éventail, dont elle se tournait en souriant vers son père, il y avait une grâce inconcevable. Et cette grâce paraissait morale autant que matérielle: c’était une expression plutôt qu’une ligne ou qu’un geste. On éprouvait à la voir ce qu’on éprouve devant certaines fleurs et devant certains oiseaux, dont la beauté est si suave que l’attendrissement dont elle pénètre le cœur surpasse le ravissement des yeux. Ah! que Sabine sentit bien quelle puissance ignorante d’elle-même se jouait aux moindres mouvements de cette enfant simple et délicieuse! Et la pensée que cette petite n’avait pas vingt ans, et qu’elle-même, à côté, semblerait une vieille femme, lui fit jaillir sous les paupières deux larmes de feu.
Cependant son orgueil n’abdiquait pas. Ne valait-elle pas mieux, avec toutes les richesses de sa passion, de son intelligence, de son art, que cette fillette infatuée de jeunesse?... Mais les hommes préféreraient toujours une peau plus fraîche, des yeux plus naïfs, une plus souple nature, prompte à subir leur égoïsme de despotes. On ne les prenait, on ne les dominait qu’en satisfaisant leurs instincts les plus bas. Ce Vincent, qui dévorait des yeux cette petite niaise, oubliait peut-être en ce moment leurs six années d’amour et tous les sacrifices qu’elle avait faits pour lui, simplement parce qu’il constatait des airs de tourterelle sur un visage de poupée. Il pensait devenir facilement un grand homme dans cette imagination d’écolière qui le prendrait pour ce qu’il se donnerait... Sabine le méprisa. Mais, en même temps, son âme s’attachait à lui d’une si furieuse ardeur qu’elle s’affolait à l’idée de perdre cet homme dont elle dénigrait les sentiments... Sa jalousie, à peine éclose, sans preuves encore, la suppliciait. Avec une frénésie qui semblait devoir déchaîner quelque force de la nature, elle souhaita la mort de Gilberte Méricourt.
Tranquille cependant en apparence, elle agitait son éventail en plumes noires. M. de Villenoise regardait maintenant la scène, avec des yeux absents et fixes. Là-haut, sous la clarté du lustre, Gilberte s’absorbait dans sa joie d’enfant, le visage tendu, la joue rose, la bouche entr’ouverte par un sourire. Même, à un instant, elle battit des mains. Et, comme son père lui dit sans doute que cela n’était pas très correct pour une jeune fille, elle eut un petit sursaut effaré, puis tout de suite un air bien sage, avec un peu de confusion dans ses prunelles.
—J’ai la migraine, dit brusquement Sabine. Je souffre à mourir... Sortons.
Vincent lui fit remarquer que le spectacle finissait, qu’ils n’auraient pas le temps de quitter le théâtre avant la bousculade générale et qu’ils seraient pris dans la foule. On entendait, en effet, un remue-ménage de petits bancs; des loges s’ouvrirent avec bruit.
—Voyez... fit Vincent. Vous qui craignez tant les rencontres...
—Non, non... Ne bougeons pas, dit-elle.