Jamais elle ne quittait sa baignoire avant le départ des derniers spectateurs. Car, par-dessus tout, elle craignait de se trouver face à face avec quelque ancienne relation de ce monde dont elle avait été l’une des reines. Elle resta donc, comme d’habitude, à épier par la fente de la porte, et à nommer à voix basse les personnes qu’elle reconnaissait. Tout en souffrant atrocement à cette espèce de revue, elle manquait rarement de la faire, surtout dans des soirées comme celle-ci, où elle pouvait voir défiler dans le corridor ce qu’on appelle le «Tout-Paris», c’est-à-dire les gens qui, jadis, tenaient à honneur d’être reçus chez elle. Ce qu’elle éprouvait en ce moment, debout derrière cette porte entr’ouverte, avec la fureur de jalousie qui lui dévorait le cœur, serait impossible à décrire.

Avec un mépris exaspéré, Sabine murmurait entre ses dents les noms de tant de femmes qui ne la valaient pas peut-être, dont elle aurait pu nommer les amants, et qui passaient, levant leurs petites têtes arrogantes, au bras de leurs maris.

—Voilà Mme de Blairac... Comme elle se maquille maintenant!... Et votre marquise de Vernage... Dieu! qu’elle a enlaidi!... Étiennette Dulaure. Et, naturellement, à deux pas derrière, son cousin Norbert d’Épeuilles... Philippine de Berval...

Cette litanie continuait. M. de Villenoise n’écoutait pas. Mais, sans prêter l’oreille aux syllabes, il avait le dégoût et la honte de ce qui se passait là. Cette pauvre Sabine, avec l’aigreur de ses rancunes, lui faisait mieux sentir quelle exception elle formait dans la société, à quelle distance elle se trouvait de tout ce qui marche à ciel ouvert, de tout ce qui est normal et régulier. Lui-même, debout derrière elle dans cette loge obscure où tous deux se cachaient, ne se trouvait-il pas lié à la faute et au malheur de cette femme? N’était-il pas à jamais privé de la joie que procurent la fierté et la dignité dans l’amour? Il ne devait pas songer à se montrer parmi cette foule à côté d’une compagne de son choix, entourée, comme il la rêvait, de tous les respects et de toutes les admirations. Non, ce bonheur-là ne serait jamais le sien. De quoi se plaignait Sabine alors que lui-même ne se plaignait pas?

Après la soirée qu’il venait de passer, de telles réflexions semblaient plus amères à M. de Villenoise. Si Mme Marsan s’était retournée pour observer, dans la presque obscurité, sa silhouette immobile, elle eût frémi de voir cette face d’ombre, où la mâle beauté bien connue se raidissait dans une expression morne et hostile.

Mais—saisie par le désir de le blesser, de l’intriguer—sans un mouvement vers lui, elle dit d’une voix plus haute:

—Tiens, voilà la petite Méricourt et le vieux général!

—Taisez-vous!... murmura-t-il avec une sourde violence, en lui étreignant le poignet.

—Eh bien, qu’est-ce qui vous prend? ricana-t-elle.

—Ils auraient pu vous entendre, reprit-il un peu confus. On a l’oreille si fine pour son propre nom.