Tandis que Vincent fumait en silence, et tout préoccupé, une espèce de remords vint à Dalgrand. Il se remémorait les anciennes théories de son ami sur l’amour, le dédain que M. de Villenoise professait jadis pour les jeunes filles... Sur quoi donc avait-il fondé l’espoir que ce sceptique aurait changé? N’avait-il pas eu tort de l’attirer à Billancourt? A présent, le mal était fait: Gilberte aimait Vincent. De cela, Robert ne doutait plus. Mais n’avait-il pas trop à la légère imaginé que cet amour, inévitablement, deviendrait réciproque?

Les deux jeunes gens restaient maintenant l’un en face de l’autre, silencieux, contraints. Chacun craignait d’avoir trop montré sa pensée ou d’avoir trop paru comprendre celle qu’on voulait lui cacher. Brusquement, sans transition, ils se dirent adieu.

Lorsque Vincent fut seul, sa joie et son irritation éclatèrent. Il marchait à travers les salons, il parlait tout haut. Ainsi, elle refusait de se marier! Pourtant, elle ne pouvait compter sur lui, puisqu’il n’avait fait aucune déclaration, aucune promesse. Non, elle rejetait un beau parti, sans savoir même s’il songeait à elle, simplement pour ne pas appartenir à un autre, dût-elle ne jamais être à lui. Ah! la chère, l’adorable enfant! Un attendrissement infini gonflait le cœur du jeune homme. Puis, tout à coup, le nom de Bréville surgissait à travers l’ivresse de sa rêverie. Alors il s’emportait... la rougeur lui montait au visage... ses yeux étincelaient comme s’il eût aperçu en chair et en os ce rival inconnu... Ah! quel soulagement s’il eût pu le rencontrer, le provoquer!... Sa colère enveloppait aussi le général Méricourt et Lucienne Dalgrand. Comment ces gens-là osaient-ils pousser Gilberte à épouser un homme qu’elle n’aimait pas?...

Bréville... C’était de la bouche de Sabine qu’il avait entendu ce nom pour la première fois. Mais à quelle occasion? L’agitation de ses idées l’empêchait d’interroger sa mémoire. Chaque fois qu’il tentait de remonter l’enchaînement de certains souvenirs, il se trouvait détourné par quelque battement fou de son cœur, et par une voix de triomphe criant au fond de lui: «Gilberte m’aime!... Elle m’attend!... C’est moi qu’elle épousera!...»

Énervé à la fin, il se jeta dans un fauteuil, mit les deux mains sur ses yeux, tâcha de réfléchir posément.

Il répéta plusieurs fois à demi-voix: «Bréville... comte de Bréville...», malgré le grincement de dents involontaire qui lui faisait hacher ces trois syllabes. Le son évoquerait une image. Et, en effet, soudainement, il aperçut l’atelier de Sabine, puis la jeune femme dans son costume d’homme, puis une silhouette masculine, un peu vague; et il entendit Mme Marsan lui présenter cet étranger: «Le comte de Bréville...»

Ah! oui, il se rappelait maintenant. Ce monsieur qui commandait à l’artiste le portrait de sa maîtresse... C’est cela... C’était le père.

Alors, le mécontentement que jadis, à cette occasion, lui avait inspiré Sabine, vint se confondre avec les sentiments d’hostilité qu’évoquait le nom de ce prétendant à la main de Gilberte. Une espèce de solidarité s’établit dans sa pensée entre Mme Marsan et ces inconnus qui se mettaient en travers de son chemin. Ce vieux beau qui avait vu Sabine habillée en garçon et qui se permettait de faire poser chez elle on ne savait quelle créature, était le père du jeune homme qui demandait la main de Mlle Méricourt. Une telle association d’idées exaspérait Vincent. Et, ses dispositions agressives ne pouvant se porter sur personne que sur sa maîtresse, ce fut contre elle que, finalement, se tourna l’indignation du jeune homme.

«Puisqu’elle tient tant à sa liberté,» murmura-t-il, «je serais bien bête de ne pas reprendre la mienne! Je lui ai reparlé de ce portrait de femme... Oui, je m’en souviens. Et elle n’a pas daigné me répondre. C’était une commande... Sabine est pauvre, et je ne pouvais lui interdire d’accepter ce travail. Ah! son travail... sa pauvreté!... Les fait-elle sonner assez haut!... Ils lui donnent toutes les audaces, tous les droits... Combien de fois a-t-elle revu ce comte de Bréville? Je n’en sais rien... Ils ont dû causer ensemble... souvent peut-être... Ce projet de mariage pour son fils... Il lui en a sans doute parlé... Qui sait?... N’y serait-elle pas pour quelque chose?... Elle a tant de finesse!... Et elle a pris ombrage de Mlle Méricourt... Ah! si elle s’en est mêlée!...»