Un geste de menace acheva le monologue de Vincent. Jamais un tel fonds d’aigreur ne s’était soulevé en lui contre la maîtresse ancienne et découronnée de l’auréole d’amour. Jamais si pesante ne lui avait paru la chaîne qui le liait à cette femme.

Quand il entra chez elle, le soir de ce jour, il avait sur le cœur la cuirasse de cruel dégoût qu’ont les amants lassés et qui fait d’eux les êtres les plus inconsciemment inhumains qui soient au monde. Il avait couru le long des rues pour venir—comme il courait autrefois dans l’impatience de revoir et de baiser cette brune tête. Aujourd’hui, il ne se hâtait plus que vers la délivrance. Il se sentait la force de rompre. Et il ne doutait pas qu’elle ne lui en fournît le prétexte.

Lorsqu’il pénétra dans l’atelier, Sabine eut un cri de joie à le voir si tôt. Elle l’attendait à peine. Depuis quelque temps, il ne venait plus tous les soirs. Après son dîner solitaire, elle s’était assise entre les plantes vertes, dans la galerie vitrée. Elle se balançait dans un rocking-chair en regardant s’évanouir lentement le jour entre les paravents, les chevalets et les arbustes qui encombraient la vaste pièce. Son grand chien danois, Hirsow, se tenait immobile à côté d’elle, allongé sur une natte. De temps à autre, il soulevait sa tête formidable et câline à la hauteur de la main que laissait pendre la jeune femme. Doucement, il soulevait de son front les doigts inertes, qui alors s’animaient un peu pour une distraite caresse. Ils étaient là tous deux depuis près d’une heure, perdus dans leur rêverie: elle, avec toute la douloureuse clairvoyance d’une pauvre créature humaine, qui voit s’émietter à chaque minute un peu de sa jeunesse et de sa joie; et lui, inconscient de l’imperceptible et incessante destruction, mais les yeux pleins de toute l’inexplicable mélancolie dont la nature ennoblit les prunelles de ses créatures muettes.

Et, sans que Sabine eût fait un mouvement, elle se sentait maintenant rouler sur les joues tout un ruissellement de larmes.

Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit et que M. de Villenoise parut.

Elle eut un élan si ravi que le jeune homme en fut remué. Puis, tout de suite, il remarqua ses pleurs.

—Qu’est-ce que vous avez donc, Sabine?

Pour mieux lire sur son visage, il l’attirait vers le vitrage encore clair. Elle lui montra des paupières lourdes et lasses, des joues un peu creusées, avec un double pli de tristesse qui mettait comme une ride de chaque côté de la bouche. Pauvre amie! Comme elle vieillissait! Vincent se sentait envahir par une pitié qui l’éloignait d’elle plus encore que la colère de tout à l’heure. Il demanda:

—Pourquoi pleuriez-vous?