—Tu ne sais même pas, dit sa femme, dans quelle ville d'Italie il se trouve en ce moment.
—On fera suivre.
—Eh! laisse donc, reprit-elle avec impatience. Est-ce qu'un jeune homme comme lui s'intéresse à un nouveau-né?
Elle fut irritée qu'il lui rappelât ce nom. Car, après d'infinis calculs, des réflexions pleines d'angoisse, elle avait décidé en elle-même que Hugues ne pouvait être le fils de Jean. A ce torturant travail, recommencé toujours, elle avait passé la plupart des heures, étendue sur le long fauteuil d'osier, dehors, à l'ombre, dans le lourd enchantement, la tiédeur et le silence des après-midi d'été. Paulette, alors, se promenait, avec sa gouvernante, à travers le parc ou la proche campagne, dans la petite voiture, dont les secousses désormais étaient interdites à Simone. Par une fenêtre ouverte de la maison, des mélodies sans cesse reprises, travaillées, changées, ou bien, au contraire, triomphalement envolées d'un seul essor, s'échappaient de la solitude studieuse où s'enfermait le musicien. La pensée de la jeune femme parfois s'engourdissait à les entendre, ces mélodies que l'espace affaiblissait, dispersait comme des lambeaux de songe, épandait comme une vapeur d'harmonie sur l'immobilité des verdures profondes. Une douceur l'enveloppait, lui caressait l'âme, douceur venue du calme et de la beauté des choses, et venue aussi, à travers l'inconsciente mémoire, de quelque insondable existence passée. Mais une secousse la rappelait à elle-même; son cœur se crispait sous une étreinte; et de nouveau la question surgissait: «L'enfant que je porte... de qui est-il?» Alors une brume de tristesse et de honte voilait la campagne ensoleillée; tout oscillait et chavirait dans une ombre soudaine; et ce piano... ce piano qui chantait infatigablement sous les doigts de Roger, prenait une telle voix d'ironie et de reproche, que parfois Simone, dans un énervement affolé, collait, en serrant les dents, les paumes de ses mains sur ses oreilles.
Mettre au monde un enfant sans savoir au juste quel est son père, représentait aux yeux de Mme Mervil un tel excès de dégradation qu'elle n'en imaginait point de pire pour une femme. Et elle en était là!... De son fragile roman, dissipé comme un rêve, cette réalité abominable lui restait! Comment ne l'avait-elle pas prévue?... C'est que, sa fille ayant huit ans déjà sans qu'un second espoir de maternité se fût offert à Simone, la jeune femme avait perdu l'habitude de songer, pour elle-même, aux conséquences naturelles de l'amour. Si sa liaison avec Jean avait duré, peut-être une triste et suprême prudence fût-elle intervenue pour lui épargner au moins cette infamie d'offrir à la tendresse de Mervil un enfant qui ne fût pas le sien. Mais tout cela avait été si plein d'étonnement, si troublé, si court, d'une rapidité de vertige!... Même quand une clairvoyance, par hasard, avait ouvert les yeux de Simone, vite et volontairement elle avait refermé les paupières, en se disant: «Voyons... ce serait une fatalité trop extraordinaire... C'est impossible!» Et, pour mieux nier à elle-même cette possibilité, qui, si incertaine pourtant, la gênait, la maîtresse de M. d'Espayrac avait comme à plaisir brouillé dans sa mémoire les dates de leurs si rares baisers.
Ces dates, elle les rechercha plus tard avec acharnement, durant les heures paresseuses de sa grossesse. Tandis que son corps alourdi simulait le plus insouciant repos, son esprit s'énervait à poursuivre, sans la trouver, la solution du problème. Puis, un beau jour, elle eut contre elle-même une révolte. N'était-elle pas folle de s'infliger des tortures pareilles? Allait-elle se punir toute sa vie pour une faute de quelques jours? Après tout, Roger l'avait trompée le premier. C'était lui qui l'avait poussée dans les bras de Jean. Toutes les femmes auraient fait comme elle; et toutes n'auraient pas eu l'énergie de rompre ensuite, l'affreuse énergie qui l'avait soutenue durant la visite aux ruines du château d'Hyères, parmi des scènes dont l'évocation, surgie brusquement, la bouleversait.
Alors Simone admit comme définitive cette conclusion, dont la formule, aux premiers jours déjà, lui était apparue: «Ce serait une fatalité trop extraordinaire... C'est impossible!»
Quand elle vit son fils entre les bras de Roger, tout sentiment d'inquiétude s'envola. Devant cette image matérielle, Simone ne douta plus que ce cher petit Hugues n'appartînt à son mari. «Mon instinct de mère ne me tromperait pas,» pensa-t-elle. Car elle prit pour une irrécusable intuition l'intensité de son désir.
Ce fut le moment que choisit Mervil pour rappeler à sa femme le nom de Jean d'Espayrac. Lorsqu'elle l'eut détourné d'envoyer à leur ami un faire-part télégraphique de la naissance qui les rendait si heureux, Roger se hâta de répondre avec une indulgente gaieté: