Jean et Simone éprouvèrent un désappointement de sa présence, un regret de la tentatrice solitude. Cependant ils n'avaient rien à se dire. Pour des raisons diverses, l'un et l'autre avaient résolu de ne pas renouer, de ne pas faire surgir sous la précision des mots ce passé qui veillait, silencieusement et passionnément, dans le secret de leurs deux cœurs. Et toutefois, même pour ne pas se parler de ce qui les occupait tant, leur tête-à-tête, en l'obscurité de cette loge, avec cette foule vibrante alentour, avec ces souffles d'harmonie et de volupté venus de la scène et qui les enveloppaient ensemble, avait un charme presque pénible mais d'une intensité singulière. Dans un pareil affinement de sensation, les plus imperceptibles réflexes nerveux les ébranlaient comme des chocs, et, tout à l'heure, la main de Jean s'étant posée sur la sienne, Simone avait défailli, s'était crue près de s'évanouir.

Le seul aspect du visage de Mervil, tendu vers la scène, un peu pâle, avec la fulgurance de ses grands yeux de braise, suffisait à dissiper ce galvanisme amoureux. Dès lors, Simone et Jean purent se parler d'une façon naturelle; et ils sentirent, aux premiers mots d'indifférence, comme un abîme qui s'élargissait entre eux. La vie parisienne les reprit, la vie masquée, où tant d'élégance et de politesse couvre les visages, que les cœurs faibles et impersonnels en arrivent à ne plus reconnaître leur propre identité. L'artificiel se substitue si bien à la nature, que celle-ci cesse de s'apercevoir elle-même, et, dans un miroir, ne se reconnaîtrait plus. Simone et Jean, avec leur habitude parfaite du monde, furent si bien, extérieurement, l'un pour l'autre, même en tête-à-tête, ce qu'ils voulaient être intérieurement, que, plus tard, il leur arriva de s'y tromper. Mais, pour inconscient qu'il fût, le lien ne devait pas se briser de sitôt entre ces deux êtres dont le préjugé, l'orgueil ou la raison avait dénoué les bras sans que leur désir fût assouvi.

Cependant, sur le dossier du fauteuil où s'appuyait sa femme, Roger, d'un doigt fébrile, suivait la mesure que battait le chef d'orchestre. Ce troisième acte de sa Douleur d'Éros déroulait des beautés musicales de premier ordre, que le public écoutait dans une extase muette, sans un mouvement, sans un bravo, presque sans un souffle. La claque ayant voulu souligner la phrase de puissante harmonie par laquelle l'orchestre appuie le serment de l'Amour jurant de se faire connaître à Psyché, des «chuts» furieux éclatèrent.

—Comment?... murmura Simone, qui se sentit pâlir. Ah bien, s'ils n'applaudissent pas ça!...

Son mari, haletant, la fit taire. Mais d'Espayrac dit vivement à voix basse:

—Craignez rien... Ils sont empoignés, voilà tout.

Et, en effet, lorsque, après les nouvelles instances de Psyché, le ténor qui jouait Éros reprit d'une voix saisissante de tristesse:

«Je l'ai juré, je n'en suis plus le maître...»

un tel frémissement parcourut la salle, que, cette fois, l'émotion, l'admiration, durent se manifester. Des mains battirent, des voix hautes prononcèrent: «Ah! bravo!... bravo!...» Le chanteur s'interrompit. Alors le tonnerre des applaudissements roula longuement, puis s'éteignit, puis reprit avec tant de force, que Simone, secouée de larmes heureuses, se retourna, et, dans l'ombre, saisit à deux bras le cou de son mari, et lui baisa le front follement.