Cependant le chanteur, impassible, attendait pour continuer. D'un battement de paupières, il fit signe au chef d'orchestre. Et l'on aurait cru que de plusieurs minutes il ne pourrait se faire entendre, car le public, une fois soulevé, ne se calmait plus. On remuait encore, on échangeait des remarques, et les impressions longtemps contenues s'échappaient en exclamations bruyantes. Mais le ténor ouvrit la bouche; ce fut comme un enchantement. Le silence d'extase aussitôt se rétablit. Et la douleur divine d'Éros s'exhala vers Psyché, dans un récitatif d'une simplicité très noble, malgré son infinie tristesse:

«Je l'ai juré, je n'en suis plus le maître;

Mais vous ne savez pas ce que vous demandez.

Laissez-moi mon secret. Si je me fais connaître,

Je vous perds, et vous me perdez!»

La pièce, d'ailleurs, s'achevait dans le sentiment d'éternelle mélancolie qui donne un sens philosophique si profond à cette fable antique. Mervil n'avait pas adopté le dénouement de Molière, qui désarme la colère de Vénus, fait intervenir Jupiter, et rend à Psyché son amant, en l'élevant elle-même au rang des divinités. Son œuvre finissait lorsque Psyché, ayant satisfait sa curiosité fatale, voit disparaître pour toujours celui qu'elle aime, tandis qu'autour d'elle s'évanouissent les merveilles des jardins célestes, et qu'elle demeure seule au milieu d'un désert plein de ronces, de cendres et de pierres.

—Voyez-vous, madame, dit d'Espayrac à Simone lorsque la toile tomba, c'est une dissertation morale qu'il a mise là en musique, votre grand homme de mari. Cela veut dire qu'il ne faut jamais regarder de trop près son bonheur. Sans cela on le perd. Il ne faut pas trop en analyser l'essence, mais le prendre comme il vient. Autrement, voilà ce qu'il en reste: des mauvaises herbes, de la poussière et des rochers.

Mme Mervil comprit fort bien ce qu'il voulait dire. Cette voix qui, sous le ton voulu de la plaisanterie, sonnait un peu âpre, lui fit passer dans le cœur le frisson glacé d'un regret. Mais elle se raidit, se tourna vers la scène, et la joie de ce qui suivit noya, emporta son chagrin.

On avait rappelé les acteurs; on les avait même rappelés plusieurs fois. Maintenant le rideau semblait retombé pour de bon. Mais le public restait encore, demandait le nom de l'auteur. Et enfin le régisseur parut, qui le dit, ce nom. Alors ce fut pour Mervil, et tout autant pour Simone, et même un peu pour la petite Paulette, la minute d'ivresse où les oreilles, la chair et l'âme boivent la clameur du succès. Tous les trois enlacés écoutaient au fond de la petite loge sombre. Et c'était un bonheur inouï, comme la vie n'en réserve qu'à de bien rares élus, cette exaltation de la personnalité, ce retentissement de son être dans des centaines d'autres êtres, cette prise de possession des cœurs par l'étreinte de sa pensée, de son œuvre, de son laborieux rêve d'artiste, tout cela traduit par un bruit de foule, par des battements de mains, par des bravos envolés, par tout un grisant et délicieux tapage.