—Entre nous, c'est très bien, mais avec ce jeune homme, des plaisanteries pareilles...

—Petite prude! dit son mari. Enfin, c'est bon. Si vous promettez de ne plus recommencer, on n'en parlera pas.

Et il l'embrassa,—tellement tourné ce matin-là à la drôlerie et à la joie qu'il ne sentit pas, sous sa lèvre, la joue de Simone froide et rigide comme de la glace.

Pendant les jours qui suivirent, lorsque Mme Mervil se trouvait seule près de son fils, elle épiait les yeux de l'enfant, avec une attention anxieuse, obstinée, sans pouvoir penser à autre chose qu'à ces prunelles, d'une transparence de pierre précieuse, dont le bleu semblait devenir d'heure en heure plus profond. Parfois, comme prise de l'espoir qu'elles eussent changé de nuance sous les paupières closes par le sommeil, la jeune mère éveillait le bébé dans son berceau et guettait, haletante, le soulèvement des longs cils foncés. Mais, devant son mari, Simone évitait de contempler Hugues; puis, si elle voyait Mervil poser sur lui un regard prolongé, elle s'emparait du petit garçon, l'excitait, le faisait jouer, ou l'emportait auprès de sa nourrice.

Toutefois d'autres semaines, puis d'autres mois passèrent, et, à la longue, cette crise atroce de doute et de crainte s'apaisa pour Simone, comme s'étaient apaisés son coupable amour et ses remords. L'habitude vint à tous de voir les yeux bleus de Hugues. Nul ne les remarqua plus. Aucune comparaison nouvelle ne fut établie entre ces yeux d'enfant et ceux de M. d'Espayrac. Et, une fois de plus, l'accoutumance et l'illusion—ces baumes éternels du cœur—engourdirent, puis dissipèrent chez Simone le poison des cuisantes pensées.

Comme elle n'alla pas beaucoup dans le monde, cet hiver, et qu'elle ne reçut point, elle ne rencontra que rarement Gisèle et M. d'Espayrac. Déjà, du reste, elle pouvait les apercevoir, l'un ou l'autre, même à l'improviste, sans cet élancement de douleur qui naguère, à leur premier aspect, lui cassait les jambes et lui pâlissait le visage. Le poète écrivait un libretto pour Mervil. Mais ce travail avançait avec lenteur, et M. d'Espayrac—volontairement sans doute—oubliait de plus en plus le chemin de la rue Ampère. Quant à Mme Chambertier, plus lancée que jamais, perdue dans un tourbillon d'occupations folles, comment eût-elle trouvé le temps de venir voir son amie? Tous les matins elle conduisait au Bois; même elle se remettait à l'équitation, annonçant le projet de se montrer prochainement dans l'allée des Poteaux, seule et suivie d'un groom, ce que se permettent à peine quelques très grandes dames, en dehors des écuyères et des cocottes: c'était d'un «chic» hardi et exceptionnel qui la tentait. L'après-midi elle avait, avec les couturiers en vogue, des conférences d'où sortaient des chefs-d'œuvre de toilette, reproduits par les journaux d'illustration artistique et mondaine. Puis, à cinq heures, il lui fallait être de retour dans son immense hôtel du boulevard Haussmann, pour présider son five o'clock. Et, le soir, c'étaient les dîners, les premières représentations, les bals. Si bien qu'avec les heures réservées à ses rendez-vous d'amour, c'est à peine si elle pouvait suffire aux visites officielles, indispensables. Une furie de mouvement, d'éclat, de vie à outrance, l'avait prise depuis que la langueur inquiète de ses sens et de son esprit se trouvait secouée, dissipée par les réalités de la passion. D'ailleurs elle s'affichait. Sa liaison avec M. d'Espayrac n'était plus guère inconnue que de l'aveugle Chambertier. Même, comme la chronique scandaleuse avait épuisé ce thème, on lui prêtait d'autres amants.

Jean, qui, fort ombrageux au sujet de ses maîtresses, prenait grand souci de leur réputation, avait d'abord entouré celle-ci d'égards et de mystère. Quand il s'aperçut des inconséquences qu'elle commettait, sa délicatesse en fut froissée. Il lui en fit des reproches, et même lui montra un certain mépris, lui parla durement. Elle s'emporta, lui répondit par des bravades. Mais elle avait des colères si pleines de séduction, avec l'ombre noyée de ses longs yeux, le dédain de sa bouche, les ondulations de couleuvre tordant et redressant son buste souple, que d'Espayrac, aussitôt, perdait le fil de son discours. Alors Gisèle triomphait, le croyait vaincu. Il n'était qu'enivré. Aux heures de réflexion froide, un fugace dégoût lui montait aux lèvres. Peu à peu, il en vint à la considérer, à la traiter même comme une courtisane. Dans son inexpérience, Gisèle en fut ravie; elle crut, parce qu'il la respectait moins, qu'il l'aimait davantage. Mais M. d'Espayrac avait trop d'élégance dans l'âme pour goûter des sentiments et des façons de fille chez une femme du monde, une femme dont il voulait se croire le premier, le seul amant. Elle le heurta, l'énerva par ses manques de tact, de mesure, de pudeur. Devant lui, comme jadis devant Simone, elle parlait de ses droits à l'adultère, se moquait du mariage, ridiculisait Chambertier. D'Espayrac trouva cela d'un ton détestable. Un tel défaut de tenue morale lui répugnait comme des défauts de tenue physique: il se sentait aussi choqué que si sa maîtresse se fût montrée à lui les mains mal soignées, ou vêtue, sous la merveille de ses toilettes, d'une lingerie grossière. D'ailleurs, la satiété accomplissait chez lui cette œuvre d'enlisement où, peu à peu, les plus vifs désirs humains s'anéantissent, disparaissent. Si bien que, malgré la beauté de cette créature de passion, moins d'un an après sa conquête il commençait à se détacher d'elle.


Un matin, comme Simone était à sa toilette, sa femme de chambre vint lui dire qu'une dame demandait instamment à lui parler. Quelle dame? La domestique, nouvelle dans la maison, ne la connaissait pas. C'était quelque solliciteuse, et Mme Mervil, obligée de se défendre sans cesse contre les importunités de ces sortes de personnes, allait la faire congédier, lorsque la femme de chambre expliqua qu'elle était fort bien mise et qu'elle avait l'air bien comme il faut; que, d'ailleurs, elle avait une voiture à la porte.

—Alors, dit Simone intriguée, donnez-moi ma robe de chambre.