—Oh! Roger, dit-elle, comment peux-tu faire des grimaces en parlant de ma pauvre amie!...
Mervil qui, au fond, n'avait jamais eu pour Gisèle qu'une antipathie profonde, rappela aussitôt sur son maigre et expressif visage un air de circonstance, et continua son récit.
—Entre d'Espayrac et Mme Chambertier, reprit-il, les rapports étaient devenus fort peu tendres. Elle l'excédait; et comme, en dépit des politesses de Jean, elle commençait à s'en apercevoir, elle s'en prenait à lui. Elle lui faisait des scènes violentes. D'ailleurs, c'est dans l'ordre des choses. Un bandit de grand chemin a plus de chances d'être bien traité par une femme qu'un amant qui fait mine de se refroidir.
—Roger, pas de réflexions sceptiques, je t'en prie.
—Le bateau de Jean était construit, fini, depuis quelque temps. Il voulait le mettre à l'essai par un petit voyage en Angleterre et en Écosse. Mais pas moyen de partir. Emmener Gisèle,—il ne le voulait à aucun prix. Laisser Gisèle,—il ne s'y déciderait pas sans tâcher de la décider elle-même à rester. Or la pauvre femme le menaçait de toutes les violences. Jean n'avait pas peur qu'elle les exécutât, mais il est bon. Il ne saurait mal agir avec une femme, surtout une femme dont le plus grand tort est de l'aimer. Il devenait donc une façon d'Adolphe, tout aussi malheureux et tout aussi embarrassé que l'autre. Mais un beau soir, après une discussion plus décisive et plus pénible que toutes les autres, voilà Gisèle qui se soumet. Puisqu'il veut qu'elle le quitte, elle le quittera. Ne voit-elle pas que tout est fini? Jean proteste que non, qu'il l'aime toujours, d'autant plus sincèrement qu'il la voyait s'assouplir avec une grâce très soudaine et très touchante. Elle secouait la tête: «Non, non... J'ai lutté tant que j'ai pu... Mais c'est fini... Tout est fini.» D'Espayrac pensa que c'était peut-être une feinte ou une boutade... Mais pas du tout. Le lendemain, le surlendemain, ce fut la même chose. Elle ne montrait plus que de la résignation, un peu de tristesse et beaucoup de fierté. Jamais il ne l'avait vue plus femme, plus séduisante, plus mélancoliquement jolie. Mais comme il ne voulait pas se laisser reconquérir par tout cela, il profitait de sa liberté recouvrée; il hâtait ses préparatifs de départ. Le jour vint où il fallut se dire adieu; ils dînèrent ensemble, à bord du yacht. C'était une dernière fantaisie de Gisèle, si doucement demandée que Jean n'avait pas eu la force de dire non. «Comme cela,» répétait-elle en regardant vers le large, «je me figure que nous sommes partis ensemble, que nous sommes loin de la terre, loin du monde, tous deux seuls, pour toujours...» D'Espayrac avait le cœur un peu serré. Il la ramena chez elle, à Frascati, dans l'appartement qu'elle y avait.—«Vous allez coucher à bord?» demanda-t-elle. Il lui répondit que non, qu'il rentrait chez lui, dans la ville, mais qu'il embarquait le lendemain à la première heure. Elle lui dit adieu avec beaucoup de calme. «Plus de calme,» m'a dit Jean, «que je n'en avais moi-même.» Le lendemain matin, d'Espayrac arrive à son bateau en même temps que son capitaine, qui, également, avait dormi à terre. Ils trouvèrent le maître d'équipage fort embarrassé. L'homme avait quelque chose à dire, et ne pouvait s'y décider. Enfin il avoua que la jeune dame qui avait dîné hier lui avait offert, pour lui et ses matelots, une très forte somme s'il la laissait seulement passer la nuit à bord. Elle reviendrait vers onze heures du soir, et jurait d'être repartie le matin avant que ces messieurs arrivassent. Dame! on le payait si bien, et pour si peu de chose... Il n'avait pas su dire non. On avait fait le lit de la dame dans la cabine d'honneur... Mais voilà... Elle n'était pas partie comme elle l'avait si formellement promis. Et, sans doute, elle dormait encore, car, tout à l'heure, on avait frappé à plusieurs reprises, et elle n'avait pas répondu. «Allons,» pensa Jean, «l'obstination des femmes est véritablement invincible. Il va falloir que je l'emmène.»—«Elle a sans doute fait apporter des bagages?» demanda-t-il au marin.—«Non, monsieur, rien qu'une très légère valise, contenant sans doute ses effets de nuit.» D'Espayrac alla frapper à son tour à la porte de la cabine. Pas de réponse. Il essaya d'ouvrir. Elle était fermée à clef. Une telle inquiétude le prit alors qu'il fit forcer la serrure. Il entra... Et que vit-il dans la jolie cabine si pimpante avec ses vernis miroitants, ses tentures fraîches?... Gisèle étendue tout habillée sur le lit, morte, asphyxiée par le parfum d'une profusion de grands lis blancs, dont elle avait jonché l'étroite pièce, dont elle s'était presque recouverte elle-même. Voilà ce que renfermait cette valise dont la légèreté avait surpris le maître d'équipage... Une cargaison de fleurs. Et ces fleurs, dans le tout petit réduit de la cabine, si soigneusement calfeutré, fermé, n'avaient que trop bien accompli leur meurtrière mission: elles avaient endormi la pauvre femme... Elles l'avaient endormie pour toujours.
Plusieurs fois, pendant ce long récit, les questions ou les exclamations de Simone avaient interrompu Mervil. Maintenant, elle ne disait plus rien; elle pleurait de nouveau, amèrement, abondamment. Elle pleurait sur son amie—et, dans le secret de son être, il y avait aussi des larmes inconscientes qui coulaient sur elle-même. Car tel est le fond le plus amer de tous les deuils humains: c'est ce qui est vulnérable et mortel en nous qui se trouble des blessures et de la mort des autres.
Pour le moment, Simone n'en voulut pas savoir davantage. Plus tard elle apprit comment d'Espayrac, éperdu, avait télégraphié à Mervil: «Elle est morte chez moi, pour moi. Accours, au nom du ciel.» Lorsque Roger était arrivé au Havre, Mme Chambertier, par les soins de Jean, avait été déjà transportée dans sa chambre, à Frascati; et là, dans cet appartement d'hôtel, on avait—pour ne pas dire au mari toute la vérité—simulé le drame de sa fin volontaire, le meurtre silencieux des fleurs. Pour Chambertier, appelé aussi par télégramme, c'était dans cette pièce banale et sur ce lit indifférent qu'elle avait dormi son mortel sommeil embaumé. Le pauvre homme, tout à fait abasourdi et inconsolable, traversait en ce moment toute la France, pour porter le corps de sa femme dans leur propriété d'Hyères: car, au sommet du sauvage rocher, quelques tombes se dressent. Et là, bien haut sous l'éternel ciel bleu, dans l'incessant murmure des mers, parmi le frisson des plantes aériennes, devait reposer pour jamais cette Gisèle aux yeux et aux lèvres de sphinx, aux yeux et aux lèvres de mystère et de volupté.