Des mois, des saisons, des années, passèrent, de ces années, d'abord si lentes et si pleines, puis dont le cours se rétrécit et se précipite à mesure que l'on avance dans la vie. Simone Mervil constatait avec étonnement et mélancolie combien—la trentaine passée—s'accélère la fuite de ce mince filet de jours. En voyant si vite grandir sa fille, et en se rappelant quelles proportions illimitées l'avenir prend à cet âge, elle n'en revenait pas! N'était-ce pas hier qu'elle avait, elle aussi, quinze ans? Et déjà elle ne pouvait plus regarder en avant, comme autrefois: car, en avant, c'était l'âge mûr, puis la vieillesse... c'est-à-dire à peine encore la vie,—la période de graduel effacement où la jolie Simone Mervil ne se retrouverait plus elle-même que dans son seul souvenir.

Ces réflexions qui commençaient à l'effleurer—mais avec une douceur à peine triste, comme la première brise où l'on sent un air d'automne—lui rendaient plus profondément, plus âprement délicieuses les jouissances de son présent. Le nom de Mervil avait grandi encore; une large fortune leur était venue. Le petit hôtel de la rue Ampère ne représentait plus qu'une aile infime dans la vaste maison de style Renaissance qu'ils avaient fait construire. Leurs deux enfants animaient cette demeure d'un mouvement perpétuel de jeunesse, de tendresse, de grâce intellectuelle et physique: car c'étaient des natures très diverses, mais très charmantes et merveilleusement douées, celles de Paulette et de Hugues.

Eux-mêmes, Simone et Roger, plus enfoncés chaque jour dans une intimité pleine de confiance et d'adoration, goûtaient ce bonheur si rare du dédoublement de l'être dans un autre être dont on se sent parfaitement compris et parfaitement aimé. Elle s'enivrait plus que lui de ses triomphes d'artiste; et lui se grisait plus qu'elle-même de ses succès de femme. Car Simone, malgré ses trente-cinq ans, gardait sa fraîcheur blonde d'extrême jeunesse, son charme de madone du moyen âge, frivolement vêtue en Parisienne; et elle promenait dans le monde, autour de son joli front pur, l'auréole d'une réputation tout à part, d'un universel respect, que rien, dans ce Paris pourtant si sceptique, n'avait un seul instant ternie.

Puis, pour rendre plus douce encore la fête de son cœur, et plus triomphante sa victoire définitive sur elle-même et sur la vie, il y avait au loin—oh! très loin, comme un parfum vague et rarement respiré—le sentiment bizarre et profond que lui avait gardé M. d'Espayrac, l'espèce de culte qu'à distance, respectueusement et dévotement, il élevait vers elle, et qui semblait avoir imprégné cette insouciante nature masculine d'une ferveur singulière. Simone le voyait aussi peu que possible, malgré les rapports de travail et d'amitié qui subsistaient toujours entre Mervil et Jean. Mais quand elle n'avait pu faire autrement que de se trouver en face de lui, il fallait bien qu'elle remarquât la soumission attendrie de ces yeux d'homme, de ces yeux jadis tout étincelants d'amoureuse arrogance. C'était un si discret hommage, qu'elle y recueillait sans remords une satisfaction d'orgueil. Et il y avait eu d'ailleurs, depuis quelques années, dans l'existence de M. d'Espayrac, des changements dont elle se sentait bien un peu la cause. Elle n'eût pas été femme si elle n'y avait pas reconnu le désir de se réhabiliter, pour ainsi dire, auprès d'elle. Sans doute, ce qui avait mis une ombre grave sur le front de ce joyeux viveur, c'était la mort de Gisèle. Pourtant on ne transforme pas ses goûts, ses façons de penser, ses habitudes, parce qu'une femme est morte d'amour, quand soi-même on ne l'aimait plus. Simone savait bien que si M. d'Espayrac avait un moment délaissé le libretto d'opérette pour publier un volume de vers pleins de regrets imprécis et délicats, ce n'était pas qu'il se repentît d'avoir désespéré la maîtresse qui n'était plus, mais c'était qu'il ne pouvait se pardonner d'avoir méconnu, offensé l'autre, et de n'avoir pas su retenir le seul amour auquel jamais il eût attaché quelque prix. Elle savait encore qu'il travaillait beaucoup, qu'il était devenu ambitieux, et qu'on ne lui connaissait aucune liaison féminine sérieuse.

Et ces circonstances, qui ne pouvaient plus toucher le cœur si bien guéri de Simone, ne déplaisaient point à sa fierté. Toutefois, ce dont elle gardait le plus de gré peut-être à M. d'Espayrac, c'était que jamais il ne lui imposait sa présence, quand il n'y était point absolument forcé par ses relations avec Mervil. C'est ainsi qu'en été, elle ne le voyait guère, car il suffisait que la famille du compositeur allât en Suisse pour que Jean restât dans les environs de Paris; ou, si ses amis s'établissaient sur quelque plage, lui-même partait immédiatement pour les montagnes.

Simone eut donc lieu d'être étonnée lorsqu'une après-midi, en rentrant chez elle, dans une villa louée pour la saison près de Cabourg, elle entendit dans le jardin monter le rire musical de Jean. Avant de pousser la grille de bois qui, du côté de la mer, fermait leur petit domaine, elle s'arrêta pour écouter. Et elle entendit, sans distinguer les paroles, la voix qu'elle connaissait si bien. «C'est la première fois qu'il arrive ainsi à l'improviste,» pensa-t-elle, contrariée. «Et justement Roger ne revient de Paris que demain.»

Elle ouvrit vivement la grille; la sonnette retentit, et, à ce tintement, ses deux enfants accoururent au-devant d'elle.

Paulette était devenue une admirable jeune fille, plus grande que sa mère, avec une taille fine et des épaules larges, la poitrine haute et les hanches gracieuses, le corps souple et robuste d'une nymphe chasseresse, surmontée d'une tête encore très enfantine, aux traits un peu trop accusés peut-être, mais aux yeux splendides,—des yeux noirs, fondus et veloutés entre de longs cils d'ombre, des yeux où la hardiesse et la volonté se noyaient par instants en une timidité presque farouche.

Quant à Hugues, c'était un beau petit garçon de huit ans, dont les franches prunelles bleu foncé contrastaient avec celles de sa sœur. Il bondissait maintenant, pour embrasser sa mère le premier. Le jeu avait rendu son charmant visage tout rouge, malgré la légèreté de son costume de flanelle blanche; et il gardait encore à la main une raquette de tennis.