Mervil, qui, ce soir, n'avait aucune raison de poser, ni devant lui-même, ni devant sa femme ou son ami, conservait le désavantage d'une candeur légèrement cynique, et, en outre, ne résistait pas au désir de taquiner Simone. Depuis quelques jours, il devenait agressif, parce qu'il la sentait sourdement hostile. Il développa donc la théorie qu'il savait la plus exaspérante pour elle.
—Moi, dit-il, j'affirme que la trahison de l'homme n'est pas à comparer à celle de la femme, ni dans le principe, ni dans les résultats. Un mari peut adorer sa femme et s'oublier un soir dans une bonne fortune de rencontre. Une femme, elle, ne se donne que lorsqu'elle aime, ou, tout au moins, se persuade ensuite qu'elle est irrésistiblement éprise. Pour se créer à elle-même une excuse, elle se crée une passion. Et puis... il y a les conséquences.
—Les conséquences! reprit vivement Simone. Oui... l'enfant. Et encore... Ce ne sont pas les enfants qui compliquent beaucoup de nos jours les situations amoureuses. Nous en avons si peu, des enfants! Mais la trahison du mari n'a-t-elle pas de conséquences? Ne peut-elle pas désillusionner la femme, la désespérer, la pousser aux représailles, devenir pour elle un ferment de douleur, de dépravation peut-être?...
Mervil eut, de nouveau, son petit ricanement ironique.
—Ma chère, quand la femme se venge en se dépravant, comme tu dis, c'est qu'elle n'a pas eu le temps de commencer la première. Les femmes sont des êtres inférieurs, qui suivent leur instinct sans se laisser influencer par les raisonnements ni par les circonstances. Quand l'instinct est bon, elles nous aiment et se résignent à ce qu'elles ne sauraient empêcher. Quand l'instinct est mauvais, elles nous trompent, et nous tromperaient quand même. J'ajoute que, généralement, en ce cas, elles nous trompent d'autant plus qu'elles sont plus sûres de nous. Nous ne gagnerions rien à leur être fidèles.
—Vous l'entendez, monsieur d'Espayrac? dit Simone.
Le ton de la jeune femme eût fait réfléchir un mari moins confiant ou moins maladroit que Roger Mervil. Mais celui-ci, comme tant d'autres,—comme tous les autres,—superposait à la personnalité de sa compagne une créature de sa fabrication, dont il croyait si bien connaître tous les ressorts qu'il en perdait la faculté d'observer les plus fins changements d'intonation dans cette voix ou de nuance sur cette physionomie. Roger ne vit donc pas que Simone était pâle d'indignation, pâle jusqu'aux lèvres, et il ne perçut pas que la frivolité railleuse qu'elle venait de mettre dans sa question sonnait faux.
Jean d'Espayrac—qui, pour être clairvoyant, possédait toutes les raisons que le mari n'avait plus—éprouva jusqu'au fond de son être la commotion de l'état nerveux qu'il découvrit chez Simone. La trépidation contenue de colère secouant cette jolie femme qu'il avait crue, jusqu'ici, plutôt inerte, indifférente, produisit, chez lui, une commotion sensuelle, violente et aiguë comme un coup de fouet. Brusquement il passa de la sentimentale attirance au désir passionné. Cette frêle Parisienne blonde, ce «petit glaçon» des bonnes langues mondaines, pouvait donc s'animer, vibrer ainsi? Parut-elle vraiment différente d'elle-même ou ne fut-ce pas plutôt lui qui se découvrit au cœur quelque chose de très inattendu? «Mais j'en suis fou!» pensa-t-il. Et l'aveu, sans doute, passa dans ses yeux fixés sur elle, car Simone, de blanche qu'elle était, devint toute rose, tandis que M. d'Espayrac répondait simplement:
—Ne croyez donc pas votre mari, madame. Il ne pense pas un mot de ce qu'il dit.