En l'écoutant, ivre de tristesse et d'appréhension, Simone se disait:

«Rompre... Oui, je veux rompre... Mais comment?... L'autre est tellement attaché à notre vie! Près de lui, je suis perdue. Il m'a prise, il me reprendra. Et ses baisers sont si doux!... Ah! mon Dieu, est-ce que déjà je ne pourrais plus m'en passer?...»

Mervil continuait à effleurer lentement les touches, éveillant une mélodie de songe. Par instants il levait les yeux pour envoyer le sourire de ses prunelles au visage tout pâle de Simone.


IX

Madame Mervil n'avait pas été plus de quatre fois à Meudon.

En quittant la gare, elle montait vers la forêt. Par quelques détours, elle dépistait les rares voyageurs qui, descendus en même temps qu'elle, pouvaient observer où elle allait; puis, quand les chemins avaient repris leur solitude d'hiver, entre les murs des jardins flétris, silencieux, elle hâtait le pas. De loin, parmi les hachures des branches noires, elle apercevait un toit d'ardoises à longue pente, deux hautes cheminées de briques roses, une girouette et le cône aigu d'un grand sapin,—détails qu'elle ne devait plus oublier. Elle distinguait aussi deux dragons japonais, en faïence bleue, qui grimaçaient en haut des pilastres, de part et d'autre de la grille. Mais elle n'allait pas jusque-là. Un sentier, se détachant de la route, contournait la propriété. Elle s'y engageait, et son cœur battait plus vite à l'aspect d'une petite porte verte, derrière laquelle sa pensée voyait Jean d'Espayrac, qui l'attendait en arpentant pas à pas les étroites allées du potager. Elle frappait imperceptiblement; mais, si faible que fût le bruit, la clef aussitôt criait dans la serrure; le beau visage du jeune homme apparaissait, avec tant de joie dans les yeux, tant de baisers sur les lèvres, que Simone sentait monter à sa tête les premières vapeurs de cette ivresse que son cœur déçu s'obstinait à prendre pour de l'amour.

Tous deux couraient vite s'enfermer dans la maison, s'isoler de tout dans une étroite pièce du rez-de-chaussée, dont les rideaux, malgré les journées grandissantes du commencement de mars, étaient clos déjà, les bougies allumées,—le joli décor voluptueux, parfumé, fleuri, empruntant un charme d'intimité, de mystère, à cette nuit artificielle. L'imagination de Simone s'excitait aux suggestives incitations de ce lieu inconnu, où elle ne pénétrait que pour aimer, dont elle ignorait toute autre destination, n'en ayant point même exploré les alentours. De toute la maison, elle ne connaissait que cette chambre.