Ah! elle devait bien se l'avouer,—même lorsqu'elle se jurait de n'y jamais revenir,—elle y avait goûté la joie, si excessive pour toute créature humaine, de tromper l'inassouvi qui veille dans le secret de l'être, par la saveur inattendue d'un fruit nouveau cueilli sur l'arbre des éternelles tentations. Elle y avait vibré de sensations non éprouvées encore. Pour la première fois de sa vie, en l'étonnement de ces extases du corps, qui laissaient ensuite son âme si vide et si triste, elle avait discerné la différence—que bien des femmes, et les meilleures sans doute, ne discerneront jamais—entre l'amour des sens et l'amour du cœur, entre le plaisir et la tendresse.
Ces découvertes qu'elle faisait en elle-même, ce réveil de la passion dans sa chair longtemps apaisée, cette intensité de sentiments nouveaux, et même cette habileté de mensonge qu'elle ne se connaissait pas, lui inspiraient tantôt une honte affreuse, tantôt un bizarre orgueil. Lorsqu'elle quittait Jean, toute enfiévrée par les caresses, toute grisée par les plus ingénieuses paroles d'adoration, elle emportait autour d'elle une atmosphère d'exaltation qui lui ôtait jusqu'au sens de sa faute. A ces moments-là, elle ne regrettait rien, elle ne redoutait rien; une fièvre d'audace la soulevait, et le moindre des hasards lui eût fait commettre la pire imprudence. Rien ne lui importait plus que le rêve à peine fini qu'elle revivait par le souvenir. Elle accomplissait le voyage de Meudon à la rue Ampère sans presque s'en apercevoir, marchant, parlant comme une somnambule, avec des yeux languissants et fixes qui ne voyaient pas les choses extérieures.
Au seuil de sa maison, une secousse la réveillait. Le songe de paradis se déformait en une vision trouble, obsédante. Quelque chose d'affreusement pénible suspendait les battements de son cœur.
Puis, peu à peu, entre son mari et sa fille, une phase nouvelle se produisait. La Simone perverse de Meudon s'endormait, disparaissait, reculait à l'infini par une sorte de dédoublement. Et la Simone paisible et honnête se retrouvait elle-même, se reprenait si fortement qu'elle en arrivait à douter de l'existence de l'autre. C'est alors qu'elle se jurait de ne plus retourner à Meudon; elle ne pouvait concevoir même qu'il lui en revînt jamais le désir. La griserie du rendez-vous était dissipée, et, à sa suite, naissaient des humiliations, des dégoûts, que Simone empêchait de devenir des remords seulement en s'affirmant son droit à la vengeance.
Mais, parfois, au moment même où elle en arrivait à se demander si elle aimait encore, si elle avait aimé Jean d'Espayrac, le poète paraissait... Oh! cette présence d'un être dont chaque parole, chaque geste, ébranle une fibre au fond de nous-mêmes! Cette présence qui, sous des yeux étrangers, devient une si douloureuse joie!... Mme Mervil en éprouvait le trouble et le charme, et cet aigu besoin de tête-à-tête qui saisit quand on a dû jouer devant des tiers la comédie de l'indifférence. Alors Jean lui jetait à l'oreille, dans un coin de salon, près de la portière de sa voiture, une heure, une date prochaine... Et Simone se trouvait sans force pour dire non.
La seule chance qui restait à la pauvre femme de se reprendre était qu'une séparation de quelque durée éloignât M. d'Espayrac.
Or il y avait plusieurs jours qu'elle n'avait vu son amant, lorsque Mme Mervil, éclairée tout à coup par la vision de loyauté, de dignité, de tendresse, qu'évoquèrent à ses yeux les paroles de son mari, eut la notion réelle de sa propre démence, de l'abîme où elle s'enfonçait, de l'irrémissible souillure dont elle avait flétri sa vie. Elle se trouvait donc dans une période de force relative, et elle sentait que, si elle ne tranchait pas à l'instant même, si elle ne profitait pas de cette exceptionnelle minute où la figure de son Roger resplendissait presque sublime, si elle attendait que les trivialités journalières eussent émoussé son enthousiasme, surtout si elle revoyait Jean, s'il la tenait sous le charme avec la voix, avec les yeux, avec les lèvres... Ah! son raisonnement s'arrêtait à de si brûlantes images. Elle n'osait même pas y songer.
Mais que faire?... Quel prétexte invoquer pour éloigner M. d'Espayrac, ou pour fuir elle-même?... Quel subterfuge assez violent ou assez fin découragerait pour toujours cet homme très véritablement épris?... A quelle extrémité de dépit ou de douleur ne se jetterait-il pas?... Comment la jugerait-il?... N'allait-il pas la mépriser?... N'allait-il pas la haïr?...