En se posant ces questions insolubles et terrifiantes, Simone se tordait d'angoisse, la nuit, dans le grand lit conjugal; et, pour ne pas éveiller Mervil, elle plongeait sa bouche sanglotante et convulsive dans l'épaisseur des oreillers. Ah! les lentes heures de ces nuits de détresse, ne commençaient-elles pas à payer déjà les courtes heures des nuits artificielles que marquait naguère une petite pendule de voyage apportée par Jean d'Espayrac dans la villa de Meudon? Oui, bien courtes elles avaient été, celles-ci. En les additionnant, à peine en pourrait-on faire un jour. Finies?... Déjà?... Pour jamais?... Il le fallait bien. Ah! le malheureux Jean! Elle le voyait, allant et venant derrière la petite porte verte, ou bien assis dans le réduit d'amour, le front dans ses mains, dévoré par le tourment des vaines attentes. Mais quoi! n'allait-elle pas pleurer sur son amant après avoir pleuré sur son mari?... Étonnantes complications du cœur humain! Mystérieuses fatalités de l'existence humaine!

Pendant plusieurs jours, Simone se dit malade, et, par instants, eut l'espoir de l'être en réalité. Roger, très inquiet de constater l'extrême abattement de sa femme, très attendri encore par leur explication récente, par la frayeur dont l'avaient secoué les allusions à Netty Davidson, par le renouveau de passion que ses regrets avivaient dans son cœur, entoura cette blanche créature souffrante de soins ingénieux et charmants, qui semblaient, à chaque fois,—chose étrange,—la rendre un peu plus pâle, plus douloureusement rêveuse, en même temps que plus humblement reconnaissante.

M. d'Espayrac venait tous les jours prendre des nouvelles. Parfois il déjeunait ou dînait avec Mervil et Paulette. Il osa demander à voir la malade, car il apprit qu'elle n'était pas couchée, mais étendue sur sa chaise longue. On envoya la femme de chambre demander à Madame si elle pouvait le recevoir. Simone fit dire qu'elle souffrait trop de la tête, qu'elle regrettait beaucoup, que c'était impossible.

Un vague malaise commençait à troubler Jean. Sa maîtresse ne lui avait point écrit, ne lui avait rien fait dire. Il se consolait en songeant que Mme Mervil—au contraire de la plupart des femmes—n'abusait pas de la plume et du papier, répugnait plutôt à sentir des morceaux de son cœur traîner sous les doigts des employés de la poste et dans les loges des portiers. Malgré cela, maintenant, d'Espayrac ne rentrait plus dans son joli hôtel gothique de la rue de la Faisanderie, sans se sentir traversé par un éclair d'espoir anxieux.

—Pas de lettres pour moi, Paul? disait-il à son valet de chambre.

—Pardon, monsieur, répondait l'homme, en tendant le petit plateau d'argent.

Ou bien il ajoutait:

—Je les ai montées... Monsieur les trouvera sur son bureau.

Mais, parmi les enveloppes hâtivement déchirées, il n'y avait rien de Simone.

D'Espayrac soupçonnait quelque chose de la vérité. Il avait une trop haute opinion de Mervil, et il devinait trop la nature de Simone, pour croire que ce mari serait jamais définitivement remplacé dans le cœur de cette femme. D'ailleurs, quelque très vive passion qu'il éprouvât pour Mme Mervil, les notions d'absolu et d'éternité ne se mêlaient pas aux songeries amoureuses dans son cœur de Parisien. Mais il croyait pouvoir offrir à cette fine mondaine, en qui s'éveillaient les curiosités et les désirs de la seconde jeunesse, tout ce qu'un intellectuel comme Mervil, oublieux et dédaigneux des sens, était incapable de lui donner. A voir les étonnements extasiés de Simone, à sentir la puissance des liens dont il l'enlaçait, Jean s'était persuadé que l'ivresse était complète, les remords vaincus, et que, de longtemps, la folie de lui-même habiterait le cœur de sa maîtresse. Il n'était pas sans chagrin que ce fût précisément la femme de son cher Mervil. Mais quoi! d'un haussement attristé des épaules il accompagnait cette réflexion mentale: «C'est la faute de la vie... non la mienne.»