—Ah! dit-elle, justement... Figure-toi, ma chérie, que Paulette est malade. Mon mari me rappelle. Je mourrais d'inquiétude si je ne partais pas tout de suite. Je vais prendre le train de trois heures. C'est celui, n'est-ce pas? qui doit correspondre avec le rapide, à Toulon.
XII
Quand Simone Mervil se trouva de retour à Paris, un découragement très profond s'empara d'elle. Il lui sembla que l'horizon de son existence, illimité jusque-là, se fermait. Cette vague attente du bonheur de demain plus complet que celui d'aujourd'hui, dont l'illusoire enchantement précipite les pas des hommes, semblait, dans son cœur, s'être brusquement éteinte. Elle n'avait plus de raison pour marcher vers l'avenir. D'elle-même et volontairement elle avait muré l'inconnu. A vingt-sept ans, sa vie devenait une impasse, dont elle aurait sans cesse devant les yeux le but morne et sans au-delà. Elle toucha le fond de cette pire des humaines misères: l'indicible ennui des êtres et des choses.
Certes elle aimait son mari et sa fille; pourtant, si elle avait pu mourir, comme elle le souhaitait parfois, elle leur eût dit un adieu très attendri mais sans déchirement. Elle les considérait avec un aiguillon tout nouveau de curiosité dans son affection, et elle s'étonnait de l'énergie qu'ils mettaient à vivre. Car le musicien travaillait sans cesse, à travers les alternatives d'enthousiasme et de désespoir qui soulèvent et brisent les vrais artistes; et quant à Paulette, ses journées étaient une succession de joies violentes et de chagrins non moins violents, à propos des minuscules événements dont est tissue l'enfance. Cette fillette apprenait tout, sans aucune peine, excepté le self-control que sa gouvernante anglaise cherchait vainement à lui inculquer; elle apportait à ses jeux comme à ses études une passion extraordinaire. Simone qui, jadis, la reprenait pour son impétuosité de poulain sauvage, pour sa garçonnière brusquerie, pour l'ardeur de ses caprices, maintenant la laissait faire, lui jetait la bride sur le cou, pour le plaisir de voir s'agiter autour d'elle cette exubérance qui secouait, trompait, entraînait sa propre mortelle lassitude. Quand elle entendait le rire de Paulette—ce rire d'allégresse absolue,—quand elle voyait les yeux de l'enfant s'éclairer d'un bonheur merveilleux à la promesse d'une bagatelle, la jeune mère éprouvait une émotion confuse qui lui faisait du bien. Cette fraîcheur d'âme, cette puissance d'espoir, cette plénitude de sensation, lui semblaient une chose admirable et touchante. Elle l'avait possédée, cette chose, et elle l'avait perdue. Sa Paulette aussi perdrait tout cela un jour... Hélas! quel piège que la vie!
—Roger, dit un jour Mme Mervil à son mari, si tu voulais, nous irions à la campagne de très bonne heure cette année.