Mériel hocha la tête, et jeta un regard circulaire, comme pour dire qu’il ne pouvait s’expliquer devant des étrangers, ni à portée de virginales oreilles. Malgré cette mimique expressive, Sérénis, tenaillé d’une curiosité douloureuse, ne put se tenir d’insister.
— « Vous m’étonnez. Madame Hardibert est femme à mettre le bonheur partout.
— Aussi n’est-ce pas sa faute. Gardez-vous de rien préjuger contre elle, » riposta Mériel avec chaleur.
Sérénis ne devait pas en apprendre davantage ce soir-là. Les Américains, que cette causerie n’intéressait pas, jugèrent à propos d’intervenir. Malgré leurs efforts pour parler français, ils revenaient fréquemment à leur idiome natal, que l’écrivain n’entendait guère. Toquette cessait de s’occuper de lui, prise tout entière par un spectacle qui l’amusait. Un ouvrier, pour arranger quelque chose à l’une des herses électriques, s’avançait au rebord du bassin, dans l’éclaboussement de l’eau. A un moment, il gravit deux degrés de la cascade, sous la puissante douche multicolore. Le public l’acclamait. Ogier, machinalement, regardait l’homme. Le bourdonnement de la foule, les hurrahs, la chanson liquide des fontaines, les musiques éparses, tourbillonnaient en rafales nostalgiques au fond de son âme. La réflexion de Philippe lui revint : « Nous ne pouvons juger l’amour. Nous avons seulement chacun notre manière d’en souffrir. » Il se tourna, dans l’espoir instinctif de rencontrer la fraternelle mélancolie du jeune diplomate. Et seulement alors, il s’avisa que d’Orlhac ne les avait pas suivis sur la terrasse, mais avait dû prendre congé au pied de l’escalier, tandis que lui-même s’attardait avec Toquette.
Alors il se sentit incapable de prolonger, à côté de cette attirante fille, l’étrange désarroi de sa pensée, ni surtout de supporter davantage le remords bizarre dont, sans l’analyser, il éprouvait le malaise croissant. Que faisait-il ici ? Vers quoi donc allait-il ?… Et là-bas, à la Martaude, Nicole était malheureuse… Mais pourquoi, mon Dieu, pourquoi ?… N’avait-elle pas choisi, jadis ?… Ne lui avait-elle pas impitoyablement broyé le cœur ?… Donc il était libre… Et il serait vraiment trop généreux de la plaindre !… Par moments, au cours des années, il avait cru l’oublier tout à fait. Ou, du moins, sa peine, qui lui restait chère, n’était plus qu’une plainte éolienne dans sa mémoire de poète, une mélodie amèrement douce, qu’il se plaisait à faire pleurer sur les lèvres de ses héros. D’où venait donc qu’il se trouvait si malheureux ce soir ?… Et surtout si mécontent de lui-même ?…
Allons ! il allait se retirer. Dès qu’il serait seul, il trouverait le mot de cette énigme.
Ogier s’excusa donc auprès de ses compagnons. Personne n’essaya de le retenir. Aussi, comme il s’éloignait, fendant avec difficulté la cohue, s’énervant de la torpidité de ces troupeaux béats, et les traversant avec une vigueur presque brutale, Sérénis emportait une impression dominante : le dépit d’avoir constaté combien aisément Toquette le laissait partir, tellement distraite par les acrobaties hydrauliques de l’ouvrier électricien, qu’elle lui avait serré la main et dit « au revoir » sans tout à fait tourner la tête.
Le jeune homme rentra à pied. Il n’avait plus son petit appartement de la rue de la Tour d’Auvergne, mais un rez-de-chaussée, avenue d’Antin, où, lorsqu’il y pénétra, l’électricité mit de douces luisances aux acajous de jolis meubles anglais, et se multiplia dans les petits carreaux des portes. La femme de ménage de jadis était remplacée par un valet de chambre. Sérénis ne se blasait pas encore sur la satisfaction de ce bien-être, témoignage matériel de ses succès. Chaque fois qu’il mettait la clef dans la serrure, qu’il revoyait la coquette ordonnance de son intérieur, il goûtait une joie de conquérant : « J’ai gagné cela sur la vie. » Son ambition lui présageait d’autres victoires. Et volontiers, désormais, sûr des glorioles de célébrité, il leur donnait une forme confortable et pratique. Une prévoyance avisée tempérait maintenant l’enthousiasme étourdi des années de chimère. Quelquefois il le constatait avec un sourire intérieur : « J’aurais été romanesque, » se disait-il, « si Nicole m’avait aimé. Elle seule m’aurait retenu dans le domaine du rêve. Puisqu’elle en a décidé autrement, j’ai toute liberté de m’apercevoir que la réalité n’est pas négligeable et de m’en assurer la jouissance. Peut-être dois-je bénir cette femme d’avoir si rudement secoué et dispersé les fleurs à l’arbre de ma vie, pour laisser les fruits y mûrir. Il ne me reste plus d’illusions, mais assez de délicatesse pour n’être pas un vulgaire jouisseur. La passion exaltée ne renaîtra plus en moi. Je suis dans les meilleures conditions pour savourer pleinement l’existence. »
Les réflexions de l’écrivain comportaient moins de sérénité quand il rentra, ce soir, de l’Exposition. Malgré l’espérance de les mieux démêler dans la solitude, il s’aperçut vite qu’il n’aurait rien à gagner à voir clair en lui-même. Ce qui s’y agitait de plus indistinct était peut-être d’essence supérieure aux raisonnements, aux résolutions, aux projets, qu’il arriverait à formuler. Souvenir, pitié, pardon, extases tendres, amour mal enseveli, voix de Bruges et du parc de la Martaude… c’était là ce qui tressaillait aux fibres profondes. Cependant que le langage précis des sens, de la vanité et de l’intérêt, ne se faisait pas faute d’évoquer la piquante Toquette, et son irritante coquetterie, et les millions de son père, — toutes choses qui pourraient contenir le bonheur, même si, pour les saisir, il fallait marcher un peu sur ces tronçons saignants que sont des rêves brisés, des caresses abolies et des espoirs déçus.
« D’Orlhac a raison, » se dit Ogier, tandis qu’il se retournait dans son lit sans trouver le sommeil. « Tous les jugements sur l’amour sont vains. Il n’y a que des façons de le sentir, soit, le plus souvent, d’en souffrir. Laissons-donc mon cœur malade être un champ de bataille aux regrets, aux scrupules et aux désirs. La victoire des uns et la défaite des autres se décideront en le meurtrissant. Mais ma pauvre sagesse psychologique n’y sera pas pour grand’chose, hélas ! »