II

Ogier Sérénis à Nicole Hardibert

Août 1900.

« Madame,

« Me pardonnerez-vous, obtiendrez-vous pour moi l’indulgence de Monsieur Hardibert, si je rentre dans votre vie après avoir paru m’en détacher si complètement ? Les circonstances qui m’y ramènent sont telles, que mon indiscrétion devient le plus strict des devoirs. Je n’ose vous exprimer la joie que j’éprouve de me rappeler à votre souvenir. Mon apparent oubli ne m’en donne pas le droit. Mais votre cœur, qui comprend tous les mystères, m’a peut-être trouvé quelque excuse pour tant d’absence et de silence. Il y aurait une véritable injustice de votre part à n’y pas reconnaître avant tout la profondeur de mon respect.

« Mademoiselle Victorine Mériel, qui vient de séjourner une semaine auprès de vous, Madame, ne vous a pas parlé de moi. Et je sais que, dans vos causeries avec elle, mon nom n’est pas venu sur vos lèvres. Je n’avais d’ailleurs aucune raison de l’espérer.

« Cependant votre filleule l’attendait un peu. Et peut-être, si vous l’aviez prononcé, eût-elle moins bien gardé le secret que, d’accord avec elle, je devais vous révéler le premier.

« Mademoiselle Victorine me fait le très grand honneur de souhaiter que je demande sa main. Sa bienveillance m’ouvre un espoir que m’interdirait — à défaut de raisons plus subtiles — la disproportion de nos fortunes. Je suis, vous le savez, un modeste écrivain, soumis au caprice du public, qui peut lui accorder plus de gloire que d’argent, et même ne lui octroyer ni l’un ni l’autre. Mademoiselle Mériel est riche. Pourtant son père lui-même m’a donné à entendre qu’elle comptera cette richesse pour peu de chose si je n’y ajoute, avec toute la dévotion dont je suis capable pour sa très charmante personne, mon petit brin de laurier.

« Ma fatuité serait extrême de vous écrire ces choses, Madame, si des sentiments auprès desquels la fatuité ne compte guère, ne devaient vous apparaître dans ma démarche.

« J’ai connu votre filleule auprès de vous, alors qu’enfant solitaire, elle n’avait de tous les biens de ce monde que le moins fastueux mais le plus inestimable, c’est-à-dire votre tendresse. Depuis le jour tout récent où le hasard m’a fait retrouver la petite compagne d’un autrefois que je ne saurais oublier, j’ai été témoin de son repentir pour ce qu’elle appelle son ingratitude envers vous. Hier, à son retour de la Martaude, j’ai constaté son bonheur profond de vous avoir retrouvée, si accueillante dans votre bonté inaltérable, et si prompte à effacer une faute dont elle ne s’accuse que plus sévèrement.

« Dans de telles conjonctures, ni elle, ni moi, ne saurions prendre sans votre consentement une résolution qui rendrait commun notre avenir. Si Mademoiselle Victorine ne s’en est pas ouverte à vous, Madame, c’est parce que je lui ai demandé la grâce d’apporter d’abord à vos pieds toute l’humble soumission que me dicte la mémoire d’un passé trop fugitif, et ma déférence pour votre volonté. Je ne lui ai pas caché que vous ne me pardonneriez peut-être pas si aisément qu’à elle-même des torts qui ne sont semblables aux siens que dans sa candide appréciation. Vous devez souhaiter pour votre filleule un mari que vous puissiez admettre sans déplaisir dans votre cercle familial. Et je n’ose me flatter que je sois celui-là.

« En m’adressant à vous, Madame, il est bien entendu que je ne sépare pas de votre décision celle de Monsieur Hardibert. Je la sollicite avec tous les égards auxquels a droit le parrain de Mademoiselle Victorine et le maître de cette Martaude, où je fus élevé, où mon père laissa sa vie.

« Malgré toutes les apparences, le meilleur de mon cœur n’a pas quitté cette maison, où le deuil me fut moins atroce que les joies ne m’y furent douces.

« Et c’est pourquoi, Madame, votre arrêt, quel qu’il soit, me trouvera reconnaissant.

« Veuillez croire à la fidélité de mes sentiments, dont le premier est le plus profond respect.

« Ogier Sérénis. »

Mme Hardibert reçut cette lettre comme elle descendait en voiture de la Martaude, pour aller, un matin, prendre le train de Paris. Le facteur ayant fait signe à Honoré, — un peu plus familier, un peu plus vieux que jadis, — celui-ci arrêta Capon et le Brûlé, — bien grisonnants et cassés d’allure, mais que les revers financiers de leur maître empêchaient de prendre leurs invalides.

— « Quelque chose pour Madame, » dit l’homme à la blouse de toile bleue passepoilée de rouge, en soulevant sa boîte sur son genou.

Il approcha du marchepied et tendit l’enveloppe.

Nicole la considéra dans un léger trouble, tandis que la victoria repartait.

Elle croyait connaître cette écriture… Mais tout message imprévu lui causait maintenant une contraction d’inquiétude. Du fond mystérieux de la vie, rien d’heureux, croyait-elle, ne pouvait lui venir. Et elle en avait tant reçu, de ces billets anonymes, porteurs de menaces brutales ou d’insinuations perfides, — armes aveugles employées par la rancune des prolétaires contre ceux qu’ils croient les heureux !

« Allons, » se dit-elle, « est-ce la dynamite sur mon seuil, ou la trahison à mon foyer, que va me présager ce billet doux ? »

Un sourire désenchanté flotta sur ses lèvres. Sous l’ombrelle claire, qu’elle tenait ouverte, elle avait toujours ce teint translucide, d’une matité pâle, qu’imprégnait si chaudement la lumière. Les ondes obscures de ses cheveux descendaient encore en deux masses ondées assez bas sur ses tempes, car elle n’avait jamais adopté la coiffure élevée, en auréole. Ses longs cils noirs battaient comme jadis avec cette nervosité fréquente qui donnait à son regard un charme mobile et timide. Elle était restée la même. Les années qui venaient de passer sur elle représentaient la période, — d’ailleurs si courte, — où la beauté d’une femme semble n’avoir pas à tenir compte du temps. Car elle entrait à peine dans sa trentième année, sans qu’on pût cesser de lui en donner vingt-cinq. Seulement, la nuance incertaine de ses yeux charmants s’était foncée quelque peu. Leur gris si fin avait prédominé sur les reflets presque mauves qui faisaient penser à des pétales d’hortensia. Une ombre s’était glissée là, qui ne s’en allait plus. Le secret de l’âme en paraissait reculé, à de très lointaines profondeurs.