Elle arrêta un fiacre. La jeune élève de tragédie y monta avec elle.
C’était la fille de Berthe Raybois. Cette enfant, qui l’appelait « ma tante », n’était que sa petite-cousine. Un affreux malheur laissait à Yvonne, ainsi qu’à ses trois frères cadets, la nécessité de se débrouiller dans la vie. Leur père, Gaston Raybois, le galant sous-directeur, était mort l’année précédente, d’une façon tragique. Comme il examinait une machine au repos, quelqu’un avait ouvert le robinet de mise en marche, et une bielle énorme, élancée brusquement, lui avait défoncé la poitrine. L’auteur du méfait fut inculpé, non d’assassinat, mais d’homicide par imprudence, et encore s’en tira-t-il avec quelques mois seulement de prison, parce qu’il ressortit des débats que sa femme avait été détournée de ses devoirs par le sous-directeur.
La malheureuse veuve, dévastée de douleur, avait fui la Martaude avec ses quatre enfants. Installée à Paris, dans un intérieur bien modeste, elle les élevait suivant ses ressources médiocres et la nonchalance de son caractère honnête mais sans ressort. Les charges écrasantes dont s’étaient grevés la Martaude et ses propriétaires, durant la crise traversée par l’usine, empêchaient M. et Mme Hardibert d’aider efficacement cette famille désemparée.
C’était pour leur rendre visite que Nicole venait à Paris ce jour-là. Elle devait déjeuner chez sa cousine. La fille aînée, ravie de circuler dans Paris sans être accompagnée, avait affirmé son indépendance en venant saluer sa pseudo-tante à la gare.
Mme Hardibert, le cœur serré, considérait cette fillette qui prenait des airs de femme, lui parlant de tout avec désinvolture, et si coquette, d’un gracieux visage, tout menu, entre deux bandeaux extravagants de cheveux oxygénés, qui lui descendaient plus bas que les oreilles. Une rose rouge, piquée sous la passe du grand chapeau noir, contrastait, par son ardeur provocatrice, avec l’innocence du profil. Et, lorsque la jeune fille eut sauté de la voiture, tous les regards masculins suivirent le frétillement de sa taille, mince à se briser, au-dessus des frêles hanches contre lesquelles elle plaquait sa jupe, tandis qu’elle franchissait la cour du Conservatoire.
— « Tu acceptes donc, dès maintenant, pour Yvonne, toutes les alternatives de la vie de théâtre ? » demanda Nicole à sa cousine, presque dès son entrée dans le petit appartement de la rue Lemercier, aux Batignolles.
Elle posait la question avec une gravité assombrie, qui la souligna trop. Et cependant l’inquiétude pour la future tragédienne ne rendait pas seule sa voix si sourde, son regard si morne.
Berthe regimba.
— « Tu en parles à ton aise ! J’accepte !… Certainement, j’accepte. Je n’ai jamais fait que cela dans la vie, accepter !… »
La veuve de Gaston Raybois avait perdu dans les larmes le peu de jeunesse que comportaient son teint blafard et ses traits indécis. Plus âgée que Nicole de huit à dix années seulement, elle aurait pu passer pour sa mère, à la dissemblance près.