— Moi aussi. Pourtant, du train dont vont les choses, cette volonté même manquera à ceux qui marchent sur nos talons. »
Elles s’interrompirent. Les fils aînés de Berthe faisaient irruption dans la pièce où elles se tenaient. C’étaient deux gamins de onze et treize ans, qui revenaient de leurs classes, au collège Chaptal. Quant au troisième, presque un bébé encore, il ne quittait pas les jupes de sa mère. Son jeune âge permettait qu’on parlât librement devant lui.
A cause des autres, il n’en fut pas de même durant le déjeuner. Mais quand l’unique bonne eut servi l’omelette, les côtelettes aux pommes et le dessert, les deux cousines retournèrent s’enfermer dans le salon. Un besoin réciproque de se confier l’une à l’autre gonflait leurs cœurs, si peu semblables, mais d’une sympathie coutumière et d’une discrétion assurée.
— « Vois-tu, ma petite Niclou, » commença l’étrange femme vertueuse qu’était Berthe. (Elle avait fini, à la Martaude, par emprunter le diminutif habituel à Raoul)… « Vois-tu, ma petite Niclou, quand Yvonne m’a demandé d’être actrice, après que la mort de son père nous eut laissés dans si précaire position, j’ai réfléchi.
— Je le sais bien. Nous avons même réfléchi ensemble.
— Pas sur tous les points. Tu envisageais qu’elle pût entrer dans une carrière sans en subir les conséquences. Comme si les exceptions n’étaient pas partout destinées à souffrir.
— Cependant…
— Écoute-moi. Je ne te cache pas que, chez moi, comme mère, quelque chose ne se révolte à l’idée qu’Yvonne vivra peut-être dans cette liberté qui, pour nous autres bourgeoises, apparaît scandaleuse…
— Pour nous… bourgeoises ?… Tu veux dire : pour nous… honnêtes femmes.
— Les actrices aussi sont honnêtes, » affirma Berthe. « Mais pas au sens où tu l’entends. Elles ont l’honnêteté qu’on réclame d’elles. Et, comme tout n’est que convention, vive la convention qui ouvre aux femmes un domaine où, travaillant comme les hommes, elles ont la même liberté qu’eux !