— La liberté de mal faire ?…

— Mais non, Niclou. La liberté de vivre toute leur vie, noble ou basse, suivant leur nature.

— Elles sont déclassées.

— Tu trouves ?… Je dirais, moi, qu’elles sont surclassées, étant d’une classe plus favorisée que toute autre, et où ce qui est crime pour nous devient peccadille pour elles. D’ailleurs, veux-tu que nous ne comparions pas l’actrice à la femme du monde dotée, — entends-tu bien, dotée, tout est là, — mais à la femme qui gagne sa vie. Accomplir un travail rémunérateur est tellement plus dur et plus difficile pour nous autres que pour les hommes ! Et cela se complique d’une morale tellement anti-naturelle, que la malheureuse qui surmonte tous les obstacles, est la martyre, dans sa chair, dans son cœur, dans son honneur conventionnel, de la bouchée de pain qu’elle conquiert. Si, dans toutes les professions, le travail affranchissait la femme, comme sur les planches, j’aurais peut-être préféré pour Yvonne un art moins hasardeux.

— Affranchir de quoi ? De la morale, qui fait notre dignité, » objecta Nicole.

— « Ou qui fait notre honte et notre désespoir, quand l’hypocrisie sociale nous l’oppose trop injustement. Tiens ! » s’écria Berthe, « tu vas me trouver cynique. N’importe ! Je prends un exemple. Crois-tu que moi, pour qui la maternité représente la joie suprême de ce monde, j’aurais pu renoncer à la connaître, même si ta générosité et celle de Raoul ne m’avaient pas facilité un mariage que ma pauvreté rendait peu probable. N’est-ce pas une chose divinement haute et belle que d’être mère ?… Eh bien, suppose-moi l’institutrice que je devais être, cette aspiration si haute en elle-même, et si naturelle, me jetait à la déchéance et à la misère. Suppose-moi cabotine, elle me devenait une parure, une coquetterie, une vertu. Yvonne peut avoir hérité de moi la passion maternelle, et, de son père, hélas !… la passion… tout court. Qu’elle suive donc la carrière où de telles cartes, si dangereuses au jeu ordinaire de la vie, seront des atouts et non des bûches. Si elle peut gagner la partie autrement, tant mieux ! Elle ne la commence, en tous cas, qu’avec le minimum des risques. »

Nicole se taisait. Mme Raybois reprit :

— « Te dirai-je que moi, me rappelant les rêves angoissés de mes vingt ans trop studieux, mes désespoirs de fille laide et pauvre, devant l’aride perspective d’une existence à côté de la vie, je vois dans la situation des actrices un espoir de délivrance normale pour la femme. La situation des actrices est la démonstration de ceci : que la morale peut devenir identique pour les deux sexes sans que toutes les catastrophes sociales s’ensuivent. Les actrices sont souvent d’admirables épouses, ou d’admirables amantes, et d’admirables mères. Leur cœur reste ouvert, pitoyable, généreux, parce que rien d’injuste ni d’oppressant ne le fait se replier sur lui-même pour y étouffer la nature. Celles qui ne sont que des courtisanes, l’auraient été partout. Et du moins gardent-elles la petite aigrette artistique qui leur permet de relever la tête et les sauve du dissolvant le plus abominable : du mépris.

— Mon Dieu ! » soupira Nicole, « où est la vérité ?

— Dans notre cœur, » répondit Berthe. « C’est lui qui distille, en splendeur ou en bassesse, les lois, les morales, les religions, comme la fleur distille en parfums suaves ou amers une atmosphère égale pour toutes les plantes. La violette reçoit la même rosée que l’ortie, et le lys que le chardon. Il n’y a, vois-tu, malgré les greffes, les espaliers, les forceries et les principes, sauf quelques modifications de détail, que la beauté individuelle des corolles et des âmes.