— Il est vrai que l’ortie, cultivée ou non, ne produirait jamais de violettes, » reconnut Nicole.
— « Tu vois bien !… tout dépend de la souche… de l’accumulation ancestrale… Et encore, le mystère de l’atavisme diversifie les êtres. Sans cela, pourquoi seraient-ils différents dans un milieu unique ? J’ai trois garçons. Chacun a dû prendre ses qualités et ses défauts dans le même fonds héréditaire. Mais les proportions de tels éléments donnent la personnalité à chacun. Quoique élevés de même, ils se conduiront diversement dans des circonstances analogues. »
Il y avait, dans cette façon de parler, quelque chose de déconcertant pour la timide conscience de Nicole, et aussi pour son ignorance des questions générales. Jamais sa cousine ne s’était exprimée devant elle avec tant d’énergie. Et la douce créature n’en revenait pas qu’une femme pût conclure avec indépendance, en partant des données fournies par la vie, et non d’après les enseignements traditionnels. Mais Berthe Raybois, d’une trempe plus solide et plus rêche, avait, en outre, à son acquit, d’autres expériences que le rêve délicat dans lequel s’hypnotisait la femme de Raoul. Les sévères débuts de son existence, ses secrètes tortures d’épouse dédaignée, et surtout l’éducation qu’est pour une mère intelligente l’éclosion et le développement de quatre âmes enfantines, l’avaient mûrie, dans le sens raisonneur, positif, et tant soit peu révolté, que comportait sa nature. Tout au fond d’elle-même un âcre besoin de revanche soulevait, comme un ferment, la substance de ses revendications. Sa fille ne souffrirait pas comme elle par l’humiliation d’attendre longtemps l’amour, de le subir sans choix et d’en recueillir les trahisons. Trop douloureux est le dénuement sentimental de la vierge pauvre, et trop suggestif de défaillances affolées. Et l’opinion, qui pourtant prend aujourd’hui conscience d’un si monstrueux martyre, ne consent encore à lui accorder, au lieu de justice, que des pitiés et des pardons où se retrouve l’avilissement des flétrissures iniques d’autrefois.
— « Non, non, » s’écria Berthe, « ma fille n’acceptera pas cette part abominable. Elle est d’accord avec la société, qui favorise si extraordinairement les femmes de théâtre, et d’accord avec l’Église, qui ne les repousse plus de ses sanctuaires. Pourquoi lui demanderais-je d’être au-dessus de son temps, de sa religion et de sa nature ?… Qu’elle soit heureuse, avec des chances égales à celles de ses frères, puisqu’elle travaillera comme eux. »
Il y eut un silence. Mme Raybois considéra le visage pâle et légèrement égaré de sa cousine. Une telle causerie, c’était visible, remuait en Nicole des choses troubles et profondes. L’avenir d’Yvonne n’était pas la seule préoccupation qui rendait son regard anxieux et sa lèvre tremblante. Parfois son expression devenait distraite, et elle semblait ne s’intéresser que par un effort au sujet qu’elle-même avait abordé.
— « Je t’assomme, avec mes théories, ma pauvre Niclou ?
— Oh ! non…
— Je sais que ta façon de penser n’est pas la mienne. Tu es une résignée. Tu le serais peut-être moins pour ta fille, si tu en avais une.
— Je me résigne, » dit Nicole, « parce que j’accepte les conséquences de mes actes. Il le faut bien. N’ai-je pas détaché de moi Raoul, par mon absurde confession ?… Jamais l’orgueil de mon mari n’a oublié que sa femme avait pu craindre d’aimer un autre homme.
— Craindre d’aimer ?… » répéta Berthe, avec un regard et un sourire.