— « Tu as raison… Mon cœur était pris plus que je ne le savais moi-même. Et c’est cela que Raoul a senti, » murmura Nicole, dont les cils frémirent et s’abaissèrent, tandis qu’un flot rose animait ses joues. Elle ajouta, haletante, et sans relever les paupières : « Je viens de recevoir une lettre d’Ogier Sérénis.
— Une lettre de Sérénis !… » s’exclama Berthe, dans une stupeur.
Des années s’étaient écoulées depuis que Mme Raybois n’avait entendu prononcer ce nom par sa cousine. Quelquefois, porté par une célébrité croissante, il avait traversé, en leur présence, des conversations générales. Jamais Nicole ne l’avait relevé, n’avait même paru l’entendre. Berthe n’ignorait pas le secret de cette réserve. Au lendemain du soir où Ogier, immobile dans le taillis, sous la voûte des catalpas, avait écouté son arrêt avec un horrible battement de cœur, la femme de Raoul s’était évanouie de douleur dans les bras de sa cousine, et, sur les questions dont celle-ci la pressait ensuite, lui avait dit en sanglotant :
— « J’ai éloigné Georget. Mais c’est seulement à cette heure que je découvre, par ce qu’il m’en coûte, combien c’était nécessaire. »
Alors elle avait raconté, dans tous les détails, la suppliciante exécution.
— « Quelle faute d’avouer à ton mari !… »
Telle fut la conclusion suggérée à Berthe par une sagesse amère.
— « Je n’avais que ce moyen de me sauver, » déclara Nicole.
Aujourd’hui, point n’était, entre elles deux, besoin de beaucoup de phrases pour ressusciter une aventure cependant si brève, si radicalement dénouée, si prudemment ensevelie. Ni la confidente, ni l’héroïne, ne s’étonnèrent de s’y retrouver tout à coup, et dans la même fièvre que jadis. Au premier mot de l’une, révélant qu’elle n’avait jamais cessé d’y songer, l’émotion de l’autre montra qu’elle pressentait la survivance d’un sentiment trop obstiné dans le mutisme pour être tout à fait éteint.
— « Que t’écrit-il ?… Et pourquoi ?… » demanda Berthe.