— « Où j’en serais ?… Pas dans un isolement ni un chagrin plus irrémédiables. Au contraire. Coupable, j’eusse été plus adroite. Raoul n’aurait rien su. Je n’aurais pas subi son éloignement toujours accentué, sa rancune secrète… Peut-être pire… »
Quand ce dernier mot glissa, comme involontairement, et à peine articulé, entre les lèvres de Nicole, sa cousine cligna des yeux pour la regarder d’une façon plus aiguë.
Mme Raybois ne conservait guère de doute sur ce fait que Raoul Hardibert entretenait une liaison à Paris. Elle croyait même savoir quelle sorte de femme avait su capter et retenir un homme aussi incapable d’éprouver de l’amour, et qui, par orgueil, sentimentalité inavouée mais réelle, besoin de possession despotique, s’acharnait, sans en convenir, à vouloir l’inspirer.
Dès le premier jour, Berthe avait compris l’erreur commise par Nicole en laissant apercevoir à un mari de cette trempe qu’il pouvait un instant cesser d’être l’unique objet de son aveugle dévotion. Cette froideur, cette attitude dédaigneuse pour la fragilité romanesque des femmes, cette constante parade de raison et de logique, tous ces traits qui encourageaient la hasardeuse confidence, auraient dû l’arrêter dans la bouche de l’imprudente épouse. Plus pénétrante, elle se fût méfiée du paradoxe offert par cette nature si compliquée, où dominait un redoutable orgueil. Jamais, par la suite, Raoul ne lui fit un reproche. Au contraire. Pendant les premiers temps surtout, il affecta l’oubli complet d’une telle vétille. Car son amour-propre lui interdisait d’en prendre souci ouvertement. Surtout il se garda bien de jamais paraître s’inquiéter de son rival, le méprisant trop en apparence pour demander son nom. Mais une preuve que ses soupçons lui désignaient Ogier Sérénis, fut qu’il ne posa jamais une question sur le nouveau caprice du jeune homme, qui, après tant d’empressement succédant à tant d’indifférence, redevint de nouveau un étranger pour la Martaude.
La situation morale du ménage Hardibert ne changea donc pas extérieurement, sinon pour une observatrice aussi proche et avertie que Berthe Raybois. Celle-ci ne se trompa point sur les suites de la scène d’exaltation que lui raconta sa cousine. Le fait de cette exaltation même, les impétueux mouvements d’âme auxquels, dans la soirée décisive, avait, par instants, cédé la froideur de Raoul, devaient laisser un hostile souvenir à celui-ci. Une vague humiliation, traduite plus tard par des doutes ironiques, lui en demeurait certainement. Dès la première heure du lendemain, Nicole dut constater la démence de son espoir. En vain avait-elle cru que les résolutions généreuses acceptées en commun pour la Martaude, et la sincérité éperdue de sa confession, leur ouvriraient, à elle et à son mari, une région d’intimité très haute, moins ardente que l’amour, mais supérieure peut-être. Elle avait trop jugé le cœur de Raoul d’après le sien, qui, parmi les déchirements, les pleurs, le repentir, le pardon, l’enthousiasme, fondait, se donnait, et trouverait la force de ne pas se reprendre. L’émotion ne violentait que passagèrement celui de Hardibert, en défense contre tout entraînement, et qui, après le passage de la flamme, se contractait avec plus de rudesse dans la logique, le scepticisme, et une singulière méfiance de ce qu’il appelait « les emballements féminins ».
Berthe Raybois ne s’étonna donc pas outre mesure lorsqu’elle entendit Nicole jeter le cri que la force des choses devait amener un jour : cri d’inverse repentir, trahissant le regret de l’impulsion loyale, de la bonne action maladroite, expiée plus douloureusement que ne l’eût été la faute astucieuse, dont elle n’ignorerait pas, du moins, à jamais, les délices.
— « Non, non… » hasarda la veuve, troublée par la logique pervertissante de la vie, qu’invoquait souvent sa propre amertume, et que cependant elle se résignait mal à reconnaître pour cette tendre femme, « ne dis pas cela, ma petite Niclou. Tu as agi dans la vérité de ta nature. Tu n’aurais pu faire autrement sans souffrir encore davantage. Le mensonge t’aurait brûlé le cœur et les lèvres. Et ton dégoût serait atroce, aujourd’hui. »
Nicole eut un vague mouvement des épaules et de la tête. Elle ne savait plus, chavirée parmi les obscurs tourbillons des réminiscences, les réveils effarés de sensations, les échos du passé pleins de gémissements nostalgiques. Et cette lettre, sous ses doigts !… Cette lettre, signée d’un nom dont le sens n’avait guère changé pour son cœur, et qui, cependant, apparaissait, — déconcertant par les lointains intervenus, — comme celui d’un étranger.
— « Mon Dieu !… » murmura Berthe, devant un désarroi si évident. « Tu l’aimes donc toujours, ton Georget ?…
— Le sais-je ?… » dit la femme de Raoul.