— « Alors, je le sais, moi, » fit sa cousine, avec un demi-sourire compatissant.
La visite prit fin sur ces mots trop explicites. Nicole eût vainement tenté de ramener sur son secret le voile d’ignorance. Et comment parler ouvertement avec une autre, fût-ce avec cette confidente unique, de ce qu’elle ne voulait pas sonder en elle-même ?
Machinalement, elle accomplit, à travers la fièvre des rues, qui augmentait la sienne, les démarches qu’elle s’était proposé de faire ce jour-là dans Paris. Assise dans le fiacre découvert, elle regardait, sans trop les voir, la multitude des visages défilant autour d’elle avec une rapidité de cinématographe. Tous ces gens-là, dans une telle hâte, les traits tirés de fatigue, se précipitaient vers l’avenir, hantés par le passé, portant sous leurs vêtements, comme l’enfant de Sparte, quelque bête dévoratrice, ayant un nom d’amour, de désir ou de regret. Elle se sentait avec eux tous une fraternité désolée.
Et voilà que, soudain, comme elle revenait vers la gare de l’Est, une physionomie connue surgit de la foule incessante et anonyme. A l’angle d’une place, au bord d’un trottoir, une femme se tenait debout, qui semblait suivre des yeux quelqu’un. Le regard de Nicole s’éclaira brusquement, s’empara, avant même que l’esprit en fût avisé, de la scène tout entière.
C’était devant l’église de Saint-Vincent-de-Paul. Au croisement de deux rues, une gentille silhouette bien parisienne, celle de Fanny Coursol, devenue couturière dans la capitale, faisait retourner les passants, par ce mouvement de prompte jalousie masculine qu’éveille toujours la visible préoccupation amoureuse d’une jolie femme. Celle-ci venait certainement de rencontrer, peut-être d’accompagner, quelqu’un qui l’intéressait fort. Elle cherchait encore à l’apercevoir, immobile et comme fascinée, le visage vers la rue des Petits-Hôtels. Nicole, se soulevant sur les coussins de son fiacre, crut distinguer dans cette direction, parmi le compacte va-et-vient de ce quartier d’affaires, une haute taille d’homme, et les larges bords d’un feutre gris. Elle eut un tressaillement, mais se reprit aussitôt, honteuse de l’idée qui, en un éclair, venait de lui traverser la cervelle.
— « Cocher, arrêtez là… Oui… au coin… à droite. »
Sans quitter la voiture, elle attendit que la jeune ouvrière se retournât.
La fille de Coursol était venue vivre à Paris de son travail quand le meneur socialiste, après une rupture violente avec le patron, avait quitté la Martaude. Coursol, emporté par sa passion politique, et surtout grisé d’ambition, se croyant capable de jouer un rôle, espérant peut-être obtenir un siège à la Chambre, comme tel cabaretier du Nord ou tel perruquier du Midi, avait pris une attitude d’opposition féroce lorsque Hardibert, privé des commandes de l’État, dut réduire le nombre de ses ouvriers ou leur salaire. Malgré les héroïques sacrifices du maître de la Martaude, un jour vint où il n’eut que le choix entre ces mesures, navrantes pour la population usinière. Coursol, à ce moment, récompensa bien mal son patron d’avoir risqué la ruine plutôt que de le sacrifier. La seule excuse du subordonné fut qu’il ne se rendit jamais compte d’une générosité dont le chef ne se vanta pas. Peut-être n’y eût-il pas cru. De bonne foi, sans doute, il établit dans la contrée une abominable légende, prétendant que M. Hardibert s’était mis d’accord avec le Gouvernement pour punir les ouvriers d’une élection fort pénible au Ministère d’alors. L’animosité de cet homme, très influent sur ses camarades, mit la Martaude à deux doigts d’un désastre. Et Berthe Raybois eut beau jeu pour développer son acide philosophie, exposant à Raoul que le bien porte de mauvais fruits tout autant que le mal, et que, pour être sage, il faut mettre dans la balance de ses résolutions, comme poids compensateur, les détestables passions humaines. « Faire le bien, en croyant au bien, c’est sauter d’un cinquième étage en se figurant que l’air vous portera, » déclarait cette raisonneuse. « Et c’est tout aussi vain, parce que l’excellence des résultats n’est jamais en rapport avec la beauté du geste. »
Coursol avait donc quitté la Martaude, entraînant avec lui un groupe de travailleurs, qu’il décidait à un essai de collectivisme appliqué, dans le genre du Familistère de Guise. Ils devaient, parmi leurs partisans politiques, recueillir l’argent nécessaire à l’établissement d’une usine qu’ils exploiteraient en commun. L’expérience n’avait guère séduit les députés du parti, gens prodigues de bonnes paroles et prêts à se pousser dans le Parlement aux dépens de tels illusionnistes, mais beaucoup moins disposés à leur confier des capitaux. L’entreprise vivotait médiocrement. Elle n’était pas encore sur pied, que la propre fille de l’initiateur, dépourvue de foi socialiste, ou navrée peut-être que son père se fût si brutalement conduit avec leurs patrons, se séparait de lui, pour se créer à Paris une situation indépendante, grâce à son habileté de couturière.
Mme Hardibert, quand son fiacre accosta le trottoir, n’attendit pas longtemps avant d’être aperçue par Mlle Coursol. Celle-ci, s’étant retournée presque aussitôt dans sa direction, la vit, et chancela presque. Une pâleur mortelle décolora ce fin visage aux doux yeux légèrement obliques, d’un charme délicat et bizarre, et que le séjour dans la grande cité fébrile avait encore affiné de contours aussi bien que d’expression. Son effarement fut si visible que Nicole se pencha, gracieuse, et dit, — sans employer toutefois le tutoiement de jadis :