— Crois-tu qu’il craigne pour moi l’émotion de le revoir, et juge indispensable de m’y préparer avec tant de précautions ?…

— Mais, » s’écria-t-elle, les nerfs soudain raffermis devant l’intention de cruel persiflage, « je n’interprète pas cette lettre dans un sens aussi offensant pour moi. Autrement, je n’en aurais même pas tenu compte, et l’aurais jetée sans seulement te la montrer.

— Oh ! » répliqua-t-il, « tu n’aurais pas fait cela. Les femmes sont trop friandes des occasions de franchise perfide, qui leur permettent de nous ennuyer un peu, tout en prenant d’héroïques attitudes.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? » demanda Nicole.

Elle se tendait, maintenant, hostile, et le sang glacé. L’ironie dédaigneuse, et surtout l’exaspérante façon de généraliser, de la mettre dans le troupeau « des femmes », sans vouloir entrer dans le détail si personnel de sa propre sensibilité, la froissaient au point de suspendre tout ce qu’il y avait en elle d’intuitif, de doux, de compatissant, l’empêchaient de pressentir la réelle souffrance dont Raoul se trouvait soudain mordu, et que cet orgueilleux cachait sous l’injustice de son agression.

— « Ce que je veux dire… C’est que, si tu tiens absolument, Nicole, à ce que je m’occupe de tes affaires de cœur, tu me trouveras aujourd’hui moins naïf qu’autrefois.

— Toi, naïf !… » s’exclama-t-elle, si stupéfaite de l’expression qu’elle en perdit toute autre idée.

— « Parfaitement. Tu m’as fait jouer un rôle assez ridicule, il y a cinq ou six ans. Je t’aimais, j’ai eu l’air de tout croire, j’ai tout avalé, même les choses les plus pénibles et les plus invraisemblables. Tu me rendras cette justice que, lorsque la réflexion m’a mieux éclairé, je ne suis pas revenu là-dessus, je ne t’ai pas dit ma pensée, je ne t’ai adressé aucun reproche. Ce qui était fait, était fait. Ce qui était dit, était dit. J’ai traversé secrètement quelques mauvais quarts d’heure, en t’épargnant des récriminations inutiles. Mais aujourd’hui, c’est autre chose. Agis comme tu l’entendras, sans assaisonner tes petites machinations romanesques de ce piquant spectacle : la tête que je peux faire en écoutant des confidences superlativement désagréables pour moi. »

A ce discours, une intraduisible angoisse contracta Nicole. Terrifiée et révoltée à la fois par les insinuations qu’elle y saisissait, par la découverte de ce qui avait pu subsister, sans qu’elle s’en doutât, pendant si longtemps, derrière le silence de son mari, elle s’écria :

— « Mais, Raoul, quelle abominable arrière-pensée gardes-tu sur mon compte ?… Dis-la moi, que je puisse au moins me justifier. Comment, tu la conserves par-devers toi depuis six ans, et tu parles de la duplicité des autres !… Je n’ai eu qu’un tort envers toi, c’est d’avoir été trop franche !