Nicole n’osa pas en courir le risque. D’ailleurs, le refus, en cet instant, eût été au-dessus de ses forces.
— « Soit, j’y consens.
— Êtes-vous à Paris demain ?
— Je puis y rester. »
Elle passerait la nuit chez Berthe, où elle avait son costume de ville, car elle s’y était habillée.
— « Voulez-vous, » reprit Ogier, tout bas et précipitamment, « être dans ce Bois demain matin, vers dix heures… Entre les deux lacs.
— J’y serai, » murmura-t-elle.
Leur délire un peu calmé par cet engagement, ils se séparèrent. Leur causerie, d’apparence toute naturelle, n’avait pas été remarquée. Le seul convive qui aurait eu quelque raison d’en prendre ombrage, Hardibert, n’était plus là. Aussitôt après le déjeuner, il avait filé à l’anglaise, excédé par la banalité des conversations, et soucieux, étant donné son genre d’amour-propre, que Nicole ne pût le supposer jaloux au point de la surveiller. Il considérait sa sécurité d’époux comme suffisamment assurée par le prochain mariage de Sérénis, et par cette conviction, tout à fait absurde mais bien conjugale, que sa femme ne pouvait inspirer le désir à côté de ce fruit nouveau et d’une si fraîche acidité qu’était l’excitante Toquette.
Mme Hardibert se rapprocha du principal groupe. Un monsieur lui offrit une tasse de café, et, sans s’inquiéter de son refus, commença de lui faire la cour. Soudain amusée, elle le regarda. Il paraissait sous l’empire d’une impression très vive. Comme il n’appartenait pas à la société américaine des Mériel, mais était un Parisien de pur sang, fringant et piaffeur, il s’autorisait de deux rencontres précédentes pour risquer de ces déclarations fort claires, dont une Française jolie doit renoncer à s’offenser sous peine de rompre toutes relations avec ses compatriotes. En les accueillant avec cette moquerie légère, qui est la plus sûre et la plus élégante des armes féminines en pareil cas, Nicole en ressentait une griserie secrète. Ainsi, elle plaisait, elle se sentait belle… Si elle avait su combien !… Jamais elle ne l’avait été davantage. Un rayonnement mystérieux animait ses traits délicats, sa pâleur si fine, noyait d’une langueur rêveuse ses changeantes prunelles sous l’ombre palpitante des cils. A plusieurs reprises elle rencontra le regard d’Ogier s’arrêtant rapidement sur elle. Et quel regard !…
Mais quoi d’étonnant à ce qu’elle fût parée d’une séduction nouvelle. Avec la confiance revenue en son propre charme, se déchaînaient en elle ces flammes du sentiment qui transparaissent à travers les plus ternes visages. Des suavités, et aussi des férocités inconnues, lui gonflaient le cœur. Georget l’aimait toujours !… Il la préférait à Toquette, à la fiancée de vingt ans, éclatante, amoureuse et millionnaire !… Certes, elle le persuaderait d’épouser cette enfant. Oui… elle y était résolue. Mais n’importe !… elle avait la victoire… Et toute sa féminité s’en réjouissait éperdument, du fond sauvage où se réveillaient la ruse et les rivalités antiques, jusqu’à la fleur délicieusement tendre de son amour déchiré de scrupules.