— Ton fiancé ?…
— Il ne le sera peut-être plus demain ! »
Un silence suivit ce cri, où tremblait une si réelle et si naïve douleur que Nicole en fut atrocement remuée. Mais son trouble se compliqua. Le « peut-être » et le « demain » sonnèrent étrangement à son oreille. Comment ! Georget n’avait pas encore franchement, loyalement, rompu !… Qu’attendait-il ?… Doutait-il d’elle ?… Ou traversait-il les mêmes hésitations ?… Mais elle ne luttait qu’à cause de son devoir… Tandis que lui ?…
— « Que se passe-t-il donc ? » demanda Mme Hardibert, avec une anxiété où sa filleule crut voir l’émoi soudain de la sollicitude.
— « Ah ! marraine… C’est inexplicable… Ou plutôt, si… Je ne comprends que trop. Monsieur Sérénis ne m’aime pas. J’ai voulu ce mariage… Il s’est trouvé touché, flatté, un peu pris même… qui sait ? Mais aujourd’hui, Ogier s’aperçoit que ce léger entraînement n’est pas l’amour. Et alors, comme il est fier… que je suis riche… »
Sa voix se brisa.
Nicole, stupéfaite, regardait ce visage de clarté, où tout se lisait avant la parole. Ce visage, d’une si triomphante jeunesse que le chagrin n’y effaçait pas les touffes rosées, nourries d’un sang frais et pur, épanouies tout à l’heure sous la caresse cinglante de l’air, dans la marche hâtive. Ainsi Toquette n’avait pas un soupçon !… n’imaginait seulement point, entre son fiancé et elle-même, l’intervention d’une autre femme… Nulle jalousie, pas même indécise…
Fut-ce un soulagement ?… Sans doute. Pourtant un âcre regret mordit Nicole en plein cœur.
Elle se serait sentie plus forte pour défendre son amour devant une agression, directe ou sournoise, que dans l’enveloppement de cette confiance, qui la liait, la désarmait. Puis il y avait quelque chose d’humiliant pour elle dans cette maîtrise de soi qu’avait pu conserver Georget. Son sentiment n’avait donc rien d’indomptable, de fulgurant ?… Celle-ci qui l’aimait, ne le soupçonnait pas d’aimer !… De quelles habiles phrases il avait dû parer sa retraite !… Ah ! quelle circonspection il avait acquise depuis le soir lointain où il accourait se cacher dans les taillis de la Martaude !…
Un éclair traversa l’âme de Nicole. Est-ce que, ces derniers jours, sans le savoir elle-même, elle ne s’était pas attendue à quelque délicieuse folie semblable ?… Mais les feuilles pleuvaient sur son passage, sans rien dévoiler que la solitude au fond des bosquets dévastés.