« Moi aussi, » pensa Mme Hardibert, « j’aurais voulu le rendre heureux. Mais je ne l’eusse pas diminué en lui supposant tant de préoccupations en dehors de l’amour et une si singulière méfiance de son inspiration. Il a fallu qu’il m’en fît part. Je lui prêtais une âme si magnifique !… Cette petite fille, avec son sens plus modeste du réel, le comprendrait-elle mieux que moi ?… »
Quelque chose de douloureux jusqu’à l’égarement crispa les beaux traits de Nicole, cerna ses yeux, troubla la suavité des prunelles, claires et veloutées comme des pétales d’hortensia. L’enfant qui lui faisait tant de mal n’en vit rien. Cette jeunesse ardente et maladroite ne se disciplinait jusqu’à l’attention que pour pénétrer un cœur adoré qui lui échappait. Mais, à l’épier, ce cœur incertain, elle apportait une finesse sauvage. Celle qui l’écoutait, confondue, bouleversée, en eut tout de suite une autre preuve.
— « Je crois, » poursuivait Toquette, « que j’ai regagné un peu de terrain. Hier… tenez, Ogier me parlait d’une façon si catégorique, que j’ai vu la minute où il allait rompre, là, définitivement, prononcer quelqu’une de ces paroles après lesquelles la fierté d’une femme ne peut tergiverser, discuter. Oh ! marraine… Le cœur me tombait dans la poitrine, le parquet fuyait sous mes pieds, à voir la froideur de son regard, à écouter sa voix indifférente… Non, voyez-vous… Il ne m’aime pas… Si je l’épouse malgré tout… » (Nicole tressaillit) « je sais bien que je finirai par lui plaire… J’y mettrai tant du mien !… » (Le visage rose et blanc resplendit sous la jeune auréole d’or, les yeux de métal incandescent se noyèrent de sombre douceur. Une irrésistible magie fut en elle.) « Mais l’épouserai-je ?… Et pourtant je suis encore sa fiancée !…
— Quel est ce terrain regagné hier ? » interrogea Nicole, lui rendant le fil du récit, comme elle aurait remis au bourreau l’instrument même de sa torture.
— « Voilà… Sans avoir l’air de comprendre où il essayait de m’amener, je lui ai exposé tout un plan d’existence pour après notre mariage, en faisant une part très large à son travail. Je lui ai demandé ce qu’il penserait d’un long séjour en Italie. — « Si vous y cherchiez, » lui ai-je dit, « un sujet de drame, dans quelqu’une de ces petites cités tragiques ?… Ou bien quelque histoire de mystère et d’amour, dans un cadre adorable, que vous évoqueriez en poète… » Il m’a considérée, tout surpris, comme s’il me voyait pour la première fois. — « Vous me laisseriez donc travailler ?… — Comment !… mais je vous y forcerais, » ai-je fait en riant. — « Dans un coin solitaire de l’Italie, loin du monde ?… — De quel monde ?… Vous seriez le monde pour moi. » Je ne sais comment cela m’est venu, ni avec quel accent… Il a semblé ému. — « Et votre Amérique ?… » m’a-t-il demandé. — « Elle ne sera plus « mon » Amérique s’il ne vous agrée pas qu’elle soit la vôtre. » Vous comprenez, marraine, je prenais le ton du flirt gai, je ne voulais pas paraître trop inquiète. Mais il a bien vu à quel point j’étais sincère, et combien je l’aimais pour lui…
— Ah ! comment ne l’aurait-il pas vu ! » gémit Nicole. « Et que viens-tu donc me demander, toi que l’amour fait plus rusée et plus savante qu’une femme ?…
— Vous me blâmez, marraine, » balbutia Toquette. « Vous trouvez que j’ai manqué de dignité ?… Non… Quoi ?… de réserve ?… Ah ! c’est que vous ne savez pas… »
Elle se leva, s’approcha, et, désolée, câline, suppliante, se jeta à genoux sur le tapis, enveloppa Nicole de ses bras, coula sa tête contre ce cœur, dont elle ne comprenait ni la résistance, ni la sévérité.
— « Vous ne savez pas, marraine… Je l’aime !… Je ne vis plus, depuis huit jours qu’il est devenu une énigme pour moi. Il se retire… Je le sais… Je le sens… Demain il rompra nos fiançailles. Hier, il l’aurait fait si je n’avais trouvé ces paroles qui l’ont touché, fait hésiter peut-être. Mais qu’a-t-il ?… Pourquoi ?… Je ne sais plus. Je ne vois pas autre chose. Alors je suis venue à vous… Marraine, vous le connaissez… Il était votre ami d’enfance. Il vous admire par-dessus tout. Ah ! si… Vous ne vous doutez pas à quel point !… Je suis certaine que vous seule pourriez le ramener à moi… Ou alors, dites-moi ce qu’il faut faire… Oh ! marraine, marraine… Sauvez-moi !… Ne me tenez pas rigueur d’avoir été une méchante ingrate !… Vous ne me condamneriez pas à mort pour cela, n’est-ce pas ? Eh bien, votre petite Toquette mourra de chagrin si vous ne venez pas à son secours… »
Nicole tourna vers ce jeune désespoir des yeux où s’amassaient d’indicibles larmes. Était-ce là, dans ce souple et chaud abandon, dans cette détresse candide, et qu’elle mesurait si profonde, dans cette enfantine posture, et tellement à sa merci, la rivale qu’il lui fallait combattre ?… Ah ! du moins, cette enfant secouée de sanglots pouvait crier son mal. Elle, l’épouse insoupçonnable, qui, dans la vie, n’avait pour perspective de bonheur que d’enlever le fiancé de cette jeune fille, de l’enchaîner à elle en brisant aussi son propre foyer, et qui, pourtant, ne souffrait pas moins à l’idée de le perdre, eût souhaité, à son tour, de hurler sa douleur comme une bête blessée. Une clameur farouche montait du fond de son être et venait s’éteindre au bord de ses lèvres, qui, cependant, tremblaient à peine. Oh ! comme elle souffrait, d’une souffrance compliquée et barbare !… Mais, par-dessus tout, de sa pitié, qui la violentait, qui lui arrachait sa part de joie humaine, qui décontractait ses bras crispés autour de sa chimère, et qui la forcerait, — elle commençait à en être sûre, — de livrer son pauvre trésor d’amour à celle dont la véhémence l’implorait.