Comme ces huit jours avaient passé vite !… Plus vite encore que ceux de Bruges, dans une intensité d’émotion plus aiguë et plus précise.
Déjà ce n’était plus le rêve, l’appel timide des regards, démenti par le silence des lèvres, l’enchantement qu’on ne veut pas nommer. L’amour s’était démasqué avec la hardiesse magnifique d’un hôte qui connaît son prestige et ses droits, qui ne craint plus qu’on lui dispute la place. Il avait fallu le reconnaître. Certes, on ne lui céderait pas. Mais quelle douceur éperdue à constater sa présence, à le braver d’un commun accord, dans une révolte frissonnante ! Pour deux êtres passionnés, échanger des désirs enivre le cœur d’une volupté presque aussi accablante que d’en échanger les réalités.
Nicole et Ogier s’étaient, pendant la dernière semaine, avancés très loin sur ce calvaire de délices. Pourtant, l’étrange conscience amoureuse qui, à l’encontre de l’Évangile, met le péché dans l’assouvissement et non dans la convoitise, leur attestait encore qu’ils n’étaient point coupables. Nicole, âme pourtant harcelée de scrupules, nature opposée au mensonge, subissait la métamorphose qui, au fur et à mesure de nos expériences sentimentales, modifie notre jugement. Ce ne sont point nos raisonnements qui déterminent notre conduite, mais notre caractère, combiné avec les réactions que les circonstances provoquent dans notre sensibilité. Nos raisonnements suivent après coup. Si, par hasard, ils précèdent, du moins en apparence, c’est que les déterminantes de l’action se trouvent en nous si fortes, que cette action est virtuellement accomplie quand nous croyons en discuter encore les motifs.
Mme Hardibert aimait un autre homme que son mari, elle qui, jusqu’à ce jour, considérait la fidélité conjugale comme le premier des devoirs féminins, et la trahison comme la chose la plus odieuse, la plus basse. Elle transposait donc son point de vue. Dans une soif de justification personnelle, qui n’était ni de la vanité, ni de l’hypocrisie, mais un besoin d’harmonie morale, elle se disait qu’elle aurait d’autant plus de mérite à rester pure qu’elle aurait traversé la flamme d’une plus âpre tentation. Et cette tentation, elle la rendait irrésistible par la poésie même de la résistance qu’elle y opposait. Le piège était là, pour cette imaginative et cette tendre, dont l’imagination et la tendresse, trop contenues dans le mariage, débordaient pour la première fois… Et avec quelle impétuosité !… Il suffisait d’observer ses yeux, durant ce déjeuner, pour se rendre compte qu’une chimère y palpitait, en des reflets d’héroïsme et de suavité.
Ce n’était pas son mari qui songeait à lire dans les prunelles d’un gris mauve. Mais quelqu’un de plus perspicace les interrogeait. Mme Raybois — la cousine Berthe — assistait à ce déjeuner, avec son mari, le sous-directeur. Non pas uniquement pour prendre congé de Sérénis, devenu leur ami puisqu’il était celui de la maison, mais parce que Hardibert souhaitait avoir, en ce moment, près de lui, son collaborateur. Il attendait, d’une minute à l’autre, la réponse définitive des ouvriers. On ne pouvait guère la prévoir mauvaise, l’accord s’étant fait sur bien des points de détail, et la détente s’annonçant depuis quarante-huit heures. La grève serait une trop insigne folie. Mais tant d’intérêts politiques envenimaient la question industrielle, que les pires aberrations restaient vraisemblables.
Au milieu de si importants soucis, comment le maître de la Martaude aurait-il songé à épier, sur le visage de sa femme, des nuances de sentiment que, même à loisir, eût à peine saisies son esprit peu romanesque. Plus éloigné que jamais, par ses préoccupations, de semblables subtilités, il avait, durant ces derniers jours, fermé, sans le savoir et sans le vouloir, tout refuge à la faiblesse effarée de Nicole. Au moment même où elle aurait eu besoin de sentir tout près son cœur, de s’y rattacher à des liens, trop invisibles, mais profonds et robustes, il l’avait tenue plus à distance que jamais, du haut de sa pensée dédaigneuse, quand il ne la froissait pas par ses façons cassantes et ses boutades ironiques.
Tout à l’heure, à table, une de ses reparties sans aménité venait de faire surgir sous les paupières mobiles de la jeune femme, non pas la prompte larme qui les humectait en pareil cas, mais un lent rayon de fierté triste, tandis que les lèvres frémissaient d’un faible sourire.
Berthe Raybois remarqua, non seulement ce jeu si nouveau de physionomie, mais encore l’involontaire caresse dont le regard d’Ogier enveloppa celle qu’un autre faisait un peu souffrir. Elle-même, cette Berthe, alourdie par la trentaine, aux traits inertes et épais, aux prunelles sans éclat, du même blond fade que ses cils, ses sourcils et ses cheveux, ne laissa rien paraître sur son inexpressive physionomie de ce que lui causa cette découverte — une espèce de délectation amère, faite d’incompréhension, de curiosité, de rancune. Incompréhension et curiosité de l’amour, rancune contre son mari, étendue à tout le sexe masculin. Elle n’était que mère, adorait ses quatre enfants, qu’elle élevait avec une sollicitude minutieuse et bornée de poule. Ils occupaient sa vie, suffisaient à son bonheur, la consolaient amplement des infidélités perpétuelles de son beau Gaston, un grand gaillard barbu, assez commun, qui commençait à grisonner, mais fanfaronnait quand même et plus que jamais au passage de la moindre jupe, comme le coq de cette bonne couveuse. Elle ne songeait guère à lui rendre la pareille, dans une ignorance de la passion qu’avait aggravée au lieu de l’éclaircir sa multiple maternité, et sans illusion sur sa figure, pire que laide par l’absence totale de charme. L’honnêteté de Berthe Raybois était indiscutable, solide, comme l’instinct et la fatalité. Ce qui n’empêchait pas cette brave créature de s’exaspérer sans trêve d’une jalousie rongeante, et de choyer le péché des autres femmes comme une revanche, avec des audaces de théorie singulières.
— « Écoute, » dit-elle à Nicole, comme celle-ci achevait de servir le café à ces messieurs sous la véranda. « Viens donc un instant. J’ai quelque chose à te dire.
— N’y allez pas, ma cousine. Ce doit être une billevesée, » fit le sous-directeur avec une gaîté peu sincère. Il ne se sentait pas tout à fait tranquille, ayant été par trop entreprenant avec la petite Coursol, et sachant que, si la jeune ouvrière s’était plainte, les choses pourraient se gâter. Nicole et Berthe pousseraient les hauts cris. Hardibert finirait par éprouver quelque ennui de ces histoires.