— « Peut-être… Cela, oui… peut-être. »

Mais il remarqua la tremblante incertitude de sa voix, et, sur son charmant visage, une tristesse qu’il n’y avait pas vue encore. Où était l’exaltation de tout à l’heure, durant le déjeuner ? et cette sécurité fière, avec laquelle, des hauteurs les plus périlleuses du sentiment, l’adorable imprudente défiait toute faiblesse ?…

— « Qu’avez-vous, Nicole ?… Qu’est-ce que votre cousine a bien pu vous dire ? Voulez-vous donc que je m’en aille avec un poids de doute sur le cœur, au lieu d’emporter notre beau songe ailé, la certitude d’une communion surhumaine entre nous ? »

Elle murmura :

— « Georget !… » sans le regarder, tandis que ses vibrantes paupières descendaient et s’arrêtaient sur la douceur du songe, comme des papillons sur une fleur enivrante. Et tant de douloureux amour avait frémi dans ce mot, que le jeune homme tressaillit d’une impression presque solennelle.

— « N’ayez peur de rien, » dit-il. « Ni de moi, ni de vous, ni de la vie… De rien… Soyez en paix… Je vous adore ! »

Le tournant de l’allée, en les amenant devant la maison, arrêta l’effusion brûlante et soumise. Mais la ferveur des mots, éperdument chuchotés, manifestement sincères, reformait autour de Nicole l’atmosphère d’extase. Puis, comme elle relevait les yeux, elle rencontra cette lumière de gravité passionnée qui lui rendait si émouvantes les prunelles bleu sombre de Sérénis.

Jamais rien de pareil n’avait fait jaillir en elle-même les sources cachées d’une vie merveilleuse. Elle découvrait ce miracle de l’amour, l’agrandissement inouï de la personnalité par l’orgueil suave d’être idole et par la soudaine mise en mouvement de toutes les forces endormies : force de sentir, force d’imaginer, force de se prodiguer en se retrouvant dans l’écho multiplié de son âme au fond d’une autre âme, force de souffrir et d’être heureux, vibrations des sens et de la pensée, qui font d’une créature humaine un instrument éperdu et sonore dont aucune fibre ne reste silencieuse. Tout être que touche le souffle magique croit, dans son ravissement, subir une aventure sans précédent et sans exemple, — tant il est vrai que nulle description de l’amour ne communique son essence réelle. L’insatiable curiosité qu’il nous inspire vient de son mystère autant que de l’ivresse où nous jette son évocation, même imparfaite. Aucune passion n’intéresse comme celle-là, parce qu’aucune n’est si universelle, mais surtout parce qu’aucune n’exalte si prodigieusement la puissance de vivre et la saveur de la vie, grâce à l’élan du perpétuel devenir, et de tout ce qui fut, rué vers tout ce qui peut être, à travers nous, quand nos mains et nos lèvres cherchent des mains et des lèvres aimées.

Nicole, s’avançant vers son mari, dans l’espace vide et sablé qui séparait la pelouse de la véranda, c’était la sensibilité dont frissonnent les choses, marchant vers l’intelligence qui les analyse et qui les pèse. Oppressante rencontre. D’autant plus fertile en malentendus, que le rêve, dans ce cœur délicat de femme, s’enveloppait de noblesse et de sacrifice, comme la raison, dans ce fier cerveau d’homme, se revêtait de droiture et de vérité.

Debout devant Hardibert, se tenait Fanny Coursol. La présence de la jeune ouvrière avait sans doute gêné Raybois. Ou bien il avait eu hâte de courir à ses occupations, sitôt rassuré quant à la reprise générale du travail. Son fauteuil était vide. Le bout de son cigare achevait de s’éteindre dans un cendrier. Sa femme, soulagée par cette absence, questionnait, de son ton placide et sans aigreur, la jolie couturière.