— « C’est votre papa qui a ramené le calme, qui a montré à ses camarades leur véritable intérêt ?
— Je crois que papa a fait ce qu’il a pu pour empêcher la grève.
— J’en suis sûr… Et je ne l’oublierai pas, » dit Hardibert. « Tenez, Sérénis, » ajouta-t-il en prenant un papier sur la table, entre les tasses, quand il vit s’approcher le jeune homme, « lisez-moi ce document. Vous verrez si c’est net et si c’est crâne, et si j’ai raison d’estimer ce Coursol. Toutes ses idées sont opposées aux miennes. Il ne s’en cache pas. Mais, dans les circonstances actuelles, il considère que je suis dans le vrai. Et il s’incline. Et il persuade ses amis. Quitte à les soulever un de ces jours contre moi, si le conflit se renouvelle dans d’autres conditions. Lisez soigneusement. C’est très fort. »
Ogier, par politesse, s’absorba dans une espèce d’ordre du jour, rédigé, certes, avec une clarté remarquable, et que rendait caractéristique, à côté des concessions immédiates, l’énoncé hautain des revendications prochaines. La physionomie générale de ce message des ouvriers à leur patron, œuvre de Coursol, qui signait en tête, avant les autres délégués, ne pouvait manquer d’intéresser l’écrivain. Mais la valeur des détails précis lui échappait. Il y avait des chiffres de salaires et d’heures de travail, des noms d’individus congédiés qu’on devait reprendre à l’usine. Et tout cela dansait un peu devant des yeux qu’une seule image attirait trop exclusivement. L’heure approchait où Sérénis allait monter dans l’un des équipages d’Honoré, pour se rendre à la gare de Sézanne. Tout lui était à charge de ce qui, durant ces dernières minutes, le privait de sentir la présence de Nicole.
Mais il fut sensible à un petit jeu de scène, ainsi qu’à une réflexion de Hardibert, qui lui parurent ne point devoir faire tort à ses intérêts d’amoureux.
De moins avisés que lui, et Nicole elle-même, ne pouvaient manquer d’observer avec quelle humilité dans l’admiration la petite Coursol regardait le maître de la Martaude, ni la complaisance amusée avec laquelle celui-ci accueillait l’évident hommage. Pas un instant Sérénis n’eut le mauvais espoir qu’il en résultât, fût-ce dans la plus secrète pensée de Raoul, quelque chose d’inquiétant pour la fierté de Nicole ou pour la pureté de la coquette Fanny. Hardibert n’était pas un Raybois. Et c’est bien pour cela, sans doute, c’est parce qu’il formait avec son sous-directeur un tel contraste physique et moral, que la jeune fille, si farouche devant les avilissantes privautés du bellâtre, s’extasiait, captée, avec une souple douceur, en face de ce patron taciturne, dont les paroles étaient redoutables et rares, dont le moindre geste disait l’autorité sur soi-même ainsi que sur les autres, dont l’impressionnante figure lui semblait majestueuse et lointaine comme celle d’un dieu.
Raoul s’avisait de ceci pour la première fois. Il venait de voir rougir et pâlir la petite, tandis qu’il exprimait sa satisfaction de la bonne nouvelle dont elle avait voulu se faire la messagère, et qu’il appréciait Coursol si fortement, mais de si haut. Et quel homme n’eût goûté la grâce timide et caressante des yeux bruns, des jolis yeux retroussés, qui semblaient toujours sourire, même quand la bouche tremblait d’embarras ? Vaguement, sans qu’il en eût bien conscience, un sentiment fut flatté en lui : ce besoin d’être adoré sans discussion, qu’aucune femme n’avait comblé, parce que l’âpreté de son caractère exaspérait la sensitivité des moins nerveuses, les hérissait de souffrance irritée. Pour piquer la sienne, — dans quel moment !… Mais telles sont les fatalités conjugales, — il se plut, lui si éloigné de toute vilaine convoitise, à rendre évidente l’espèce de fascination qu’il exerçait sur cette enfant. Il aiguisa d’une attention flatteuse la condescendance ironique de son regard en lui disant :
— « Et vous, ma petite, vous êtes contente que papa ait arrangé les choses, ne m’ait pas mis dans le cas de me séparer de lui ?…
— Oh ! oui, monsieur.
— Vous n’avez pas envie de quitter la Martaude ?… »