— « Je me cachais… Je voulais te punir d’être si poltron.
— Tu sais bien que je deviens lâche lorsqu’il s’agit de toi, Niclou chérie. »
Ce petit nom de Niclou qu’il avait trouvé, qu’il lui donnait seul, la caresse dont il l’enveloppa, les paroles câlines qui suivirent aussitôt, glacèrent Nicole. Par quelle fatalité ce mari dont, en l’occurrence, elle attendait plutôt quelque rebuffade, si peu enclin aux douceurs, s’avisait-il de se montrer galant ?… A quelle minute ! en quelle présence !… Elle pantelait d’un tel frisson !… Et Ogier, là, dans les ténèbres, qui entendait !…
Nicole hâta le pas, autant que possible du moins, car ses jambes la portaient à peine. Toutefois, malgré l’effarement de sa délicatesse, une confuse reconnaissance monta de son cœur vers celui qui intervenait si miraculeusement à propos, avec l’affirmation de sa tendresse légitime. Rien ne pouvait, mieux que cette diversion poignante, lui faire sentir l’abomination du partage, ni lui démontrer que c’est à cette vilenie qu’elle marchait. Hélas ! dans ce tourbillon tragique, elle traversait une autre expérience. Toute la sensibilité de son être venait de s’émouvoir d’une volupté inconnue… Ses fibres criaient encore de joie au souvenir du brusque et doux enveloppement dans l’obscurité… Elle avait subi la caresse des bras et des lèvres avant d’avoir pu la repousser… Georget !… Mon Dieu !… Eh quoi ! l’aimait-elle donc avec passion, elle pour qui ce mot renfermait un mystère qu’elle aurait cru ignorer toujours ?… Ah ! cette fièvre qui pourrait la faire trembler et défaillir, proie fragile, fascinée, soumise, dans l’emportement dominateur… Désespérée, elle s’en défendait.
Ou plutôt elle comprenait qu’on ne peut s’en défendre… que la vraie faute est d’affronter un péril dont rien ne préserve plus dès qu’il a effleuré la chair. Qu’avait-elle fait, malheureuse ! en promettant de retourner tout à l’heure… cette nuit… dans ce buisson ardent, vers ce piège d’ivresse, sous les arbres muets et lourds ?…
Nicole regarda les étoiles… Elles fleurissaient, splendides, dans la pureté sombre du ciel… Un calme planait, qui n’était pas le sommeil, mais une respiration apaisée des choses, après l’étouffement du jour. L’atmosphère était immobile et chaude. La beauté de la terre, obscure sous l’espace inconcevable, étreignit le cœur de la pauvre amoureuse. L’étrange impression !… Il lui sembla rêver un rêve d’autrefois, s’incliner du bord de son destin comme du haut d’une tour, sur l’immensité de la vie ancienne, où quelque chose d’elle se lamentait doucement… très loin.
— « Est-ce que tu m’écoutes ? » demanda Raoul. « Ce que je vais te dire est grave, ma chérie. »
L’émotion de sa voix frappa Nicole. Déjà, l’instant d’avant, quand il lui parlait avec une affection inaccoutumée, elle l’avait trouvé frémissant et bizarre. Maintenant, il glissait son bras sous celui de sa femme, l’entraînant hors du chemin, dans un sentier de traverse.
— « Ne rentrons pas tout de suite. J’ai à t’entretenir d’un sujet bien sérieux. Nous serons mieux dehors. Il doit faire si chaud dans la maison ! »
Le sentier était éloigné de l’endroit où se cachait Sérénis. Nicole n’éprouvait donc plus aucune crainte immédiate. Le besoin si exceptionnel de confidence que manifestait Raoul lui sembla presque opportun, reculant l’exécution de sa promesse. Elle avait juré de revenir. Mais, du moins… ah ! qu’elle eût le temps de recouvrer son sang-froid.