— Mon Dieu !… Mon Dieu !… »
L’invocation éclata si plaintive dans la gorge spasmodique de Nicole, que les deux danois, Mâtho et Tanit, couchés au bord du gazon, se dressèrent, et vinrent frôler leur maîtresse de leurs mufles inquiets. Elle ne sentit pas leur souffle compatissant. Par un grand effort, maîtrisant le désarroi de ses nerfs, elle prononça :
— « Raoul, tes doutes et ton ironie me sont plus cruels que ne serait ta colère. Mais j’ai cherché un châtiment, je ne m’en plaindrai pas. Fais-moi expier comme tu l’entendras la défaillance de cœur dont je m’accuse. Seulement, crois-moi quand je te fais le serment que je n’ai pas à me reprocher une démarche dont ton honneur ou le mien puissent prendre ombrage. Je ne regrette pas d’avoir parlé, car cette folie se dissipera d’autant plus vite que tu me feras plus souffrir.
— Souffrir… » murmura-t-il en un écho ricanant.
Comment Nicole eût-elle deviné, à travers la gouaillerie âcre, de quel commentaire secret s’accompagnait le mot ?… « Souffrir ?… » se disait Hardibert. « Et moi, est-ce que je ne vais pas souffrir ?… » Son ricanement raillait cette réflexion intime plus encore que les paroles de sa femme. Non, il ne laisserait pas sa sensibilité détendre l’armature rigide de son vouloir. Encore moins la laisserait-il se manifester, pour donner prise, sur sa force, à cette fragilité ondoyante qu’est une âme féminine. La sauvage pudeur qui refrénait chez lui toute marque de tristesse sentimentale, s’accentuait d’une orgueilleuse rancune. Nicole, — sans le savoir, car elle le voyait planer dans une sérénité supérieure, — l’avait écorché à vif en lui avouant une infidélité, fût-ce d’imagination. Il ne lui laisserait pas surprendre que le sang coulait. Ah ! qu’il la connaissait peu ! Que l’organisation morale de l’un était mal en rapport avec celle de l’autre !… Un cri de rage douloureuse ou même une divagation de fureur jalouse, de la part de Raoul, et Nicole, ce soir, lui revenait toute. Mais non… C’était plus impossible que le déplacement d’une de ces étoiles, là-haut, dans les effrayants hiéroglyphes du ciel. Ils étaient là, tous deux, elle, effondrée dans la secousse d’une de ces émotions qui jettent toute l’âme au dehors, lui, debout devant elle, plus fermé qu’un hermès dans sa gaine de pierre.
Mais quelle erreur n’avait-elle pas commise en prenant tout à l’heure pour des avenues ouvertes dans cette personnalité si complexe, les échappées de désintéressement, d’honnêteté magnifique, de confiance même ! Par ces portes, elle s’était engouffrée comme une libellule qu’étourdit l’orage, et voici qu’elle se meurtrissait à d’incompréhensibles murailles. Désintéressé, il pouvait l’être, et magnifiquement honnête, et même confiant. Mais il restait, par-dessus tout, logique autant qu’une équation d’algèbre.
Le sublime illogisme de l’amour, incompatible avec sa nature, l’exaspérait. Et le malheur voulant qu’il souhaitât en secret l’amour, son esprit si droit éprouvait sur ce point l’infirmité de sa rectitude même, avec l’amertume inconsciente d’une telle anomalie.
Tout, en lui, se tendait pour le moment vers la mesquinerie de ce résultat : ne pas donner à Nicole la satisfaction de constater sa cuisante mortification. Cet homme ignorerait toujours la magie de la petite phrase : « Tu me fais de la peine », quand elle pénètre dans l’infini d’une tendresse de femme — surtout d’une femme telle que la sienne.
Il dit à celle-ci :
— « Tu penses bien qu’avec les préoccupations dont tu as pu te faire une idée, je ne vais pas encore me mettre martel en tête pour des fariboles — un de ces caprices comme vous en avez toutes, et qui vous fait éprouver pendant cinq minutes des passions foudroyantes, auxquelles vous ne pensez plus le lendemain. Je te supposais au-dessus de ces niaiseries romanesques. Je me suis trompé, voilà tout. Je ne dis pas que j’ai été trompé, » — et son accent sardonique souligna le pénible jeu de mots, — « parce que le jour où cela arriverait, je m’en apercevrais tout seul. Tu n’aurais pas besoin de me le dire… Nous autres, manipulateurs de mécanismes précis, nous avons des méthodes d’observation dont ne se doutent pas les petites femmes. »