Cette prétention, dans une menace de croque-mitaine, eût fait sourire celle qui l’écoutait, si elle avait eu le cœur à sourire. Pauvre manipulateur de mécanismes précis ! qui n’évitait même pas de froisser sa femme devant un consolateur charmant, et que rien n’avait éclairé tous ces derniers jours sur le trouble où elle se débattait ! Mais Nicole, dans son sentimentalisme débordant, ne pouvait posséder un seul atome de cette substance cristallisatrice qui s’appelle la dérision. D’ailleurs toute velléité malicieuse eût été bien vite étouffée par la question flagellante qui suivit :

— « Je ne te demande qu’une chose : as-tu autorisé quelque entreprise inconvenante ? Quelqu’un a-t-il une seule lettre de toi ? Parce qu’alors j’aurais à agir. »

Nicole frémit. Sa poétique aventure, sous ces termes exacts, prenait un aspect vil, qui l’emplissait de honte angoissée. Une entreprise inconvenante… Qu’est-ce que Georget avait fait d’autre, dans son audacieuse expédition de ce soir ? Et quand il avait osé la saisir entre ses bras ? Une lettre ! Mais oui… N’avait-elle pas oublié toute dignité jusqu’à lui écrire : « Ne souffrez pas autant que moi. » Sous la rosée de ses larmes, ses joues devinrent brûlantes. Ce qui l’avait si doucement exaltée rentrait donc dans la catégorie des fautes vulgaires et basses ?… Contraste suppliciant de la règle nécessaire et unique avec les régions si diverses où se situent les actes individuels.

Cependant, Raoul insistait. Son anxieuse irritation s’affilait en sarcasme :

— « Tu vois… Tu te dérobes devant une interrogation catégorique. Les femmes nous donnent, quand la fantaisie leur en prend, la mise en scène de la franchise. Mais dès qu’on les presse un peu, on n’obtient plus rien. Allez donc leur extraire le plus simple fait, sans qu’elles l’entortillent d’alambiquage.

— Je ne puis pas te donner des faits, » dit Nicole, « puisqu’il n’y en a pas.

— C’est bien vrai ?

— Oui, Raoul, c’est vrai.

— Alors, » reprit-il brusquement, « ne me reparle jamais de cette sottise. Rentrons. »

Nicole se dressa, les larmes taries, l’âme dégonflée et abattue comme une oriflamme qui, après avoir flotté éperdument, retombe lorsque le vent du ciel l’abandonne. « Qu’importe, » se dit-elle, « je ferai ce que je dois. » Et, tout à coup cette pensée la frappa, qu’elle avait atteint son but. Ne voulait-elle pas s’arrêter sur la pente vertigineuse ? L’ascensionniste roulé aux abîmes se cramponne où il peut, fût-ce à une arête de glace, et ne discute pas son soutien. Le sien était d’une rude, mais inébranlable, efficacité. Aucune tentation ne sollicitait plus, à cette minute, son cœur amorti. Elle s’abandonnait à un engourdissement mélancolique. De froides ondes envahissaient peu à peu les retraites de sa joie, de sa tendresse, de son désir. Les choses ardentes et cachées qui brûlaient naguère dans son sein, s’éteignaient toutes ensemble, noyées sous un flot taciturne. Elle pensait, avec une inertie singulière, à cette cachette de feuillage, où Georget, tout palpitant, guettait sa venue.