« J’ai pourtant juré d’y retourner, » songea-t-elle. « Mais que lui dire ?… Comment le persuaderai-je de s’éloigner sans retour ?… »
La difficulté de le décourager assez irrévocablement, et peut-être, malgré tout, la crainte de faiblir, le souvenir du trouble inouï, qu’elle ne retrouvait plus, mais qu’elle n’osait braver, suggérèrent à Nicole une étrange résolution. Elle s’en avisa soudainement, tandis qu’en silence Raoul et elle s’avançaient vers la maison, suivis par la marche veloutée des deux grands chiens.
— « Faisons encore un tour, » dit-elle à son mari. « Je ne veux pas que nous restions sur une équivoque. Quoi que tu en penses, je suis sincère. Je sens bien que j’ai en moi les paroles définitives qui t’en persuaderont.
— Les mots sont bien inutiles. Mais c’est comme tu voudras, » dit Raoul.
Détournant alors la conversation, il revint au sujet dont la gravité pathétique avait remué si à fond leurs âmes. Quelle serait bientôt la situation de la Martaude ? On y fabriquait des machines diverses, mais principalement des moteurs à vapeur pour la marine de l’État. La disgrâce qui l’atteindrait demain aurait des conséquences déplorables. Tous les calculs du directeur tendaient à ce que ces conséquences ne retombassent que le moins possible sur les ouvriers. Il sacrifierait sa fortune personnelle, celle de sa femme, il sacrifierait ses ambitions scientifiques, pour garder quand même ceux qui attendaient leur pain de l’usine, en même temps que pour retrouver des débouchés industriels immédiats et combler la fâcheuse lacune.
Hardibert, sorti du domaine sentimental où il pataugeait si lourdement, venait de retrouver ses moyens, et même ce qu’il appelait volontiers d’un terme emphatique : son prestige. Il en avait un, non douteux, aussi bien intellectuel que moral. Tout ce qu’il disait maintenant était d’une lucidité superbe et d’une générosité rare. En l’écoutant, Nicole remontait peu à peu l’échelle mystique, se sentait reprise et portée par un souffle grandiose. Son cœur se gonflait d’une ivresse de sacrifice. Profitant de la distraction de son mari, qui, rempli maintenant de son idée, ne remarquait pas les allées parcourues, elle le dirigeait vers l’endroit où Georget l’attendait. N’avait-elle pas juré d’y revenir ? Elle tiendrait parole. A mesure qu’elle en approchait, le tremblement dont elle était secouée devenait intolérable. La pulsation affolée de ses artères mettait un bourdonnement dans ses oreilles. Sa poitrine sautait sous des chocs si violents que Raoul finirait par les entendre. Dans cette crainte, Nicole pressait sur son sein ses mains convulsives. Mais tout à coup, voici que l’image de Georget, perdue jusque-là sous les orageuses vapeurs de sentiments si troublés, surgit en elle avec une intensité saisissante. Les yeux, les yeux bleus, les yeux de rêve, d’amour et de reproche, la transpercèrent. Rien d’aussi aigu, durant cette soirée d’agonie, ne l’avait poignardée. Qu’allait-elle faire ?… Oh ! le pauvre ami !…
Un regard égaré de Nicole implora la nuit charmante, les étoiles de splendeur, la grâce obscure des feuillages. Pourquoi ces conseils de joie, de volupté, d’insouciance, dans la Nature, si une caresse, un battement de cœur, compromettent l’ordre universel plus qu’un léger souffle nocturne sur les corolles frissonnantes ? Tant d’impassibilité dans les espaces sans bornes et une si torturante ardeur dans l’atome humain ! Pourquoi ?… Tout être a senti l’effarant contraste, qui a traîné, comme Nicole, une âme et une chair saignantes à chaque fibre, dans la paix d’un vaste jardin, sous l’écrasante sérénité d’un beau soir.
« Il le faut !… » se dit-elle. « Allons… Allons ! Il le faut. »
Elle arrivait, côte à côte avec son mari, devant le massif — énorme corbeille d’ombre, surmontée par des catalpas aux fleurs pâles — dans lequel se tenait Sérénis. Dieu !… elle crut entendre un craquement léger… Heureusement, les chiens n’étaient plus là. En courant vers l’ami caché, peut-être l’eussent-ils fait découvrir à leur maître. Nicole avait donc pris la précaution de les rentrer au moment où l’on contournait l’habitation.
Elle ralentit le pas. Aussi bien, comment trouvait-elle la force de mettre un pied devant l’autre ?