—«Je m’y plais, voyons ... Sans cela, je n’y reviendrais pas si souvent,» répliqua gentiment l’autre.
Clément, adouci par l’atmosphère de l’antique salle, par tous les souvenirs d’enfance, et aussi par la saine délectation des premières bouchées, garda pour lui une réponse qui lui montait aux lèvres:
«Parbleu, mon petit, tu y reviens quand tu n’as plus un louis à jeter sur le tapis vert et que les créanciers te harcèlent!»
Il n’énonça pas cette réflexion, mais reprit avec bonhomie:
—«Je me suis bien gardé d’y rien changer, à cette salle à manger. Elle a vu le papa Fontès en blouse de compagnon, avant de l’admirer en veston d’entrepreneur.»
Il leva les yeux au plafond, où les ampoules électriques s’enfonçaient entre les solives brunes, avec l’humilité convenable au présent trop lumineux, trop facile, devant le rude et laborieux passé.
Même cet éclairage tout moderne, fourni par un moteur de grande marque, ne transformait pas la simplicité de la pièce, dont les boiseries sans style, les étroites fenêtres, le carrelage noir et blanc, les buffets jaunâtres, surannés, restaient si chers au cœur de Clément Fontès.
Mais, en revanche, il accusait, cet éclairage, et avec la plus vive netteté, les différences d’âge et de physionomie des deux frères.
Clément était un grand gaillard de trente-cinq ans, taillé en force, quoique mince au-dessous des épaules larges, tout en muscles secs, les cheveux châtains et drus, déjà mêlés de quelques fils blancs vers les tempes, malgré la vitalité intense et la jeunesse intacte que marquaient ses traits, son regard, l’agilité de ses mouvements. On disait souvent de lui: «C’est un beau garçon.» Il offrait le type, si français—bien que plutôt français du Nord—qu’on rencontre fréquemment sous le casque à crinière de nos dragons et de nos cuirassiers, fils de la race haute et claire, où dominent les éléments gaulois, normands ou francs: le visage long, mince et finement busqué, la bouche bien dessinée sous la moustache fauve, les yeux couleur de mer ou de nuée. Ceux de Clément, d’un gris changeant, paraissaient maintenant presque noirs, dans l’ombre du front fortement modelé, des sourcils et des cils, sous la lumière tombée de haut. Ils prenaient facilement une expression de dureté. Mais quelle loyauté sur cette figure, qui révélait un atavisme honnête et sain, une sève sincère de l’Ile-de-France, greffée sans doute de quelques scions par sa voisine toute proche, la Normandie.
En face de son frère, Jacques semblait ce personnage mesquin, svelte, prétentieux, et d’ailleurs non dépourvu d’agréments physiques, que, dans un langage passé de mode, on appelait «un freluquet». Le joli petit jeune homme, pétri d’une pâte plus molle, d’une chair presque féminine, et qui, dans l’effort,—d’ailleurs rare—demande à une excitation momentanée et à ses nerfs ce que l’autre puise dans sa volonté tranquille et dans la résistance de ses muscles. Plus brun que son aîné, il ne portait, comme lui, que la moustache—une petite moustache de chat, dont les pointes n’ignoraient point le fer à friser. Ses yeux se trouvaient trop rapprochés de son nez effilé pour que son regard eût la puissance véridique du regard de Clément. Mais le velours câlin des prunelles devait lui valoir plus de succès auprès des femmes.