Des arrestations intempestives, suivies aussitôt d’ordonnances de non-lieu, aggravaient un cas si fâcheux pour le Parquet de Pontoise. C’est ainsi qu’après Jacques Fontès, on retint, puis on relâcha, le rémouleur-braconnier Garuche. Un chemineau fut également incarcéré pendant quarante-huit heures. Celui-là, qui revenait de temps à autre dans la région, y avait fait quelques mauvais coups. On le soupçonnait de n’être pas étranger à une disparition d’enfant, qui, deux ans auparavant, avait désolé une famille. Généralement, ceux qui avaient eu l’imprudence de lui donner l’hospitalité, ne retrouvaient plus intacts, après son départ, leurs tiroirs, leur porte-monnaie ou leur poulailler.

Mais ce chenapan faisait peur. On le croyait capable de jeter des sorts, de mettre le feu dans les granges, d’exercer des vengeances mystérieuses contre ceux qui lui refuseraient le gîte et le souper.

Quand la police l’arrêta, il n’y eut qu’un cri: «C’est lui qui a tué la Louisette.» Un flot de dénonciations arriva en cataracte au Parquet. Puis le vagabond établit un alibi indiscutable, et fut élargi. Theuville trembla. Les langues trop longues rentraient dans les gosiers contractés de terreur. Ce fut une épouvante folle quand la ferme d’un de ceux qui avaient osé être sincères, flamba une nuit et se trouva à demi détruite. Des bestiaux périrent. Une vieille femme se rompit les os tandis qu’on essayait de la sauver par une échelle.

Clément Fontès réunit son conseil municipal. Les paroles qu’il lui adressa se répandirent comme une traînée de poudre:

—«Redoublez de vigilance, mes amis. Sous prétexte que vos plaintes contre ce vaurien n’avaient pas de rapport avec le crime qu’on instruit, ceux qui vous doivent protection l’ont relâché sur vous comme une bête enragée. Protégez-vous vous-mêmes. On parle de transformer chaque prison en sanatorium. C’est offrir une prime au vice. Rappelez-vous que le meilleur sanatorium pour un bandit, est une bonne râclée.»

Deux nuits plus tard, le terrassier Burotte et le fils aîné du père Trapet, savetier, en faisant leur ronde, découvrirent le malandrin, qui venait de dresser un bûcher de brindilles mêlées de copeaux contre un grenier à foin attenant à la maison isolée des vieux Garbière. Il portait un sac, dans lequel on trouva: deux poulets fraîchement tués, du linge, sans doute dérobé à un séchoir, des boutons de cuivre, dévissés à des portes, des boîtes de conserves, volées à quelque devanture, et une natte de cheveux blonds, une belle natte de fillette, encore nouée d’un ruban bleu.

Burotte lança un coup de sifflet. Des camarades accoururent: le gars Jobert, laboureur herculéen, puis le fils du maître d’école, et quelques autres. Sans colère, comme il sied à des gens qui agissent pour une idée générale et non sous l’impulsion d’un sentiment particulier, ils décidèrent d’administrer au mécréant une correction qui lui persuadât d’éviter désormais les parages de Theuville. Que la justice s’exerçât à sa guise. Qu’elle atteignît ou non cet homme, peu leur importait. Mais ils préserveraient leurs vieux parents et leurs petites sœurs des attentats de celui-ci et de ses pareils. On saurait ce qu’il advient dans leur commune des gens qui incendient les demeures des vieux et touchent aux chevelures des écolières.

Le traitement qu’ils appliquèrent au misérable est celui dont l’Angleterre a récemment rétabli l’usage, et qui produisit aussitôt dans ce pays une rapide diminution de la criminalité: ils le rossèrent méthodiquement avec des gaules. S’ils restèrent inférieurs à leurs modèles d’Outre-Manche, ce fut par trop de ménagements. Ces lurons de village ne tapaient pas par plaisir. Et il fallut que l’un d’eux les encourageât au nom du devoir. Quant à ce qui s’appelle le respect de la personne humaine, ils ne s’en embarrassèrent pas, estimant, dans leur saine logique, que la personne humaine, dégradée par le crime, ne saurait l’être davantage par le châtiment.