Quoi qu’il en fût, le condamné de leur justice sommaire en reçut assez pour ne plus rien chercher à Theuville, même la vengeance. On ne devait plus l’y revoir. S’il eut besoin, selon la vraisemblance, de faire soigner ses épaules, il ne choisit pas un hôpital des alentours.
En dépit de sa discrétion, il faut croire que l’histoire de sa bastonnade se répandit parmi les sans-aveu de son espèce, car elle suffit à préserver la commune de dangereuses visites. Les chemineaux dont la conscience n’est pas claire, font un détour pour éviter le village. L’aventure étant récente, on ne peut se prononcer encore sur les résultats. Mais tout porte à croire qu’une exécution aussi sérieuse, et la résolution hautement proclamée de la répéter s’il y a lieu, suffira pour que les vieillards de Theuville dorment en paix, et pour que les mères laissent sans trop d’inquiétude leurs fillettes prendre le chemin de l’école.
Les journaux, d’ailleurs, ne manquèrent pas de donner à l’incident une certaine publicité. Des polémiques s’entamèrent à ce sujet. Les reporters vinrent interviewer le maire de Theuville.
Tant que cela lui fut possible, Clément se déroba. Enfoncé dans le travail, il menait une existence farouche. On ne le voyait guère dans le pays. Jamais il ne montait au Manoir. Son agence parisienne l’absorbait. Souvent il y passait la nuit sur un divan, disposé à cet usage dans un cabinet attenant à son bureau.
Ce n’était pas toujours les exigences de sa profession qui l’attelaient ainsi à la besogne. Peut-être des méditations d’un autre ordre, des rêveries dont nul être humain n’était confident, l’enfermaient dans le silence et la solitude.
En tant qu’architecte, il voyait ses occupations réduites de tout le travail que lui donnait naguère le boulevard Gouvion Saint-Cyr.
Crapart avait tout arrêté. Il avait fermé ses chantiers. La raison officielle de cette mesure était certains incidents de grève. Mais quelle occasion, saisie aussitôt, de rompre avec les frères Fontès, de retirer à l’aîné des travaux importants, pour mieux assouvir sa rage contre le cadet!
Au moment même où il se séparait de Clément, l’inventeur du «Glaçon» montra combien l’influençaient les idées de l’architecte.
Celui-ci les lui exprima nettement lorsque des bagarres sanglantes se furent produites dans ce qu’on appelait déjà la «Cité Crapart», entre des ouvriers de bonne volonté, recrutés par Fontès, et les anciennes équipes, décidées à mettre le chantier à l’index. Les grévistes tombèrent sur ceux qui venaient travailler. Une faible police n’apparut que pour recevoir des pierres et des fonds de bouteille, avec une patience louable mais véritablement sans but. Car enfin, si ces braves gens en uniforme n’étaient pas amenés là pour assurer le droit réciproque du travailleur et du patron—l’un de gagner le pain de sa famille, l’autre de faire bâtir ses maisons par qui bon lui semblait,—on se demande à quoi pouvait bien servir l’ablation de leurs nez, de leurs oreilles, par des tessons ou des silex?... Peut-être une vertu secrète doit-elle émaner de ces stigmates. Ce n’est pas seulement dans le sein des Églises que l’humanité croit aux miracles.
Clément Fontès, qui n’y croyait pas, dit à Crapart: